Sortir de l'histoire officielle

     




  L'un des trois était déjà un brigand, mais là n'est pas le problème puisque après 1917 les bolchéviques les utilisaient pour pénétrer les groupes d'opposants qui n'étaient pas en priorité les capitalistes, la noblesse ou l'église.

  Après avoir entendu, lu et vécu de l'intérieur la propagande communiste (bolchévique, trotskiste ...) et lu des analyses sur la gestion de Kronstadt en 1921 et l'Ukraine de 1918 à 1921 je considère que les dirigeants bolchéviques et leurs appareils, par ignorance ou par malhonnêteté, sont responsables du stalinisme et de ses meurtres. Je ne suis pas anarchiste mais de plus en plus convaincu par l'autogestion et le fédéralisme.
  Vous lirez, à part la propagande officielle, des articles opposés à cette vision mais les propos sont liés à la situation de l'auteur. Par exemple Victor Serge, suivant qu'il était sur place ou expulsé vers l'ouest, son point de vue sur Kronstadt a changé passant dans sa biographie de Trotski d'une condescendance pour des révoltés en dehors du coup à une vision négative sur la répression sanglante dirigée par ce Trotski.
  Comment ces intellectuels, Lénine, Trotski, Staline ..., victimes du tsarisme et tenant des propos socialistes ont désiré le pouvoir exclusif de leur groupe ? Est-ce par le dogme de la dictature d'un prolétariat paradoxalement très réduit dans la Russie de 1917, ou le pouvoir pour le pouvoir et son confort ? En tout cas avec la dictature d'un clan sur une population ils avaient raison de devenir paranoïaques et supprimer toute liberté et opposition. Trotski, s'il ne mentait pas, s'est complètement trompé et il ne pouvait que nier, masquer et transformer le réalité. Pour lui Kronstadt et la makhnochtchina étaient des bandes d’ignares et de truands. Lisez et vous pourrez juger s'ils ne revendiquaient pas simplement l'application des réformes sociales et de liberté attendues par la révolution de 1917. Lénine, Trotski et Staline ont été des tueurs de rêves. Lire entre autre Rosa Luxembourg plus bas sur cette page.

Un point de vue : https://comptoir.org/2017/10/24/rene-berthier-la-revolution-doctobre-nest-pas-une-revolution-mais-un-coup-dÉtat-dans-la-revolution/
En pdf sur ce site : un coup d'état dans la revolution

Un dossier du Monde Diplomatique La révolution russe en questions

Kronstadt

Boris Pilniak Le conte de la lune non éteinte

La révolution russe par Rosa Luxemburg

Victor Serge Mémoire d'un révolutionnaire

Rudolf Rocker Les soviets trahis par les bolchéviks

Et un choix de livres sur les anarchistes et la Révolution russe tiré de :
https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Bibliographie-Pour-decouvrir-la-Revolution-russe

Avec quelques notes de lecture pour :
Nestor Makhno

Les Anarchistes russes, les soviets et la révolution russe de 1917
https://spartacus.atheles.org/livres/lesanarchistesrusseslessovietsetlarevolutionde1917/

«De l’époque des tsars et de l’Union soviétique, on retient l’image d’un peuple russe essentiellement rural, habitué à subir avec résignation des pouvoirs arbitraires le privant de toute capacité d’initiative. C’est oublier que le servage ne fut instauré en Russie que tardivement, ne trouvant sa forme définitive qu’au XVIIIe siècle pour être aboli moins d’un siècle plus tard. Imposé à une population héritière d’une tradition d’organisation collective, il suscita plusieurs révoltes gigantesques, dont celles qui accompagnèrent le mouvement de Pougatchev.
Avec l’industrialisation et l’urbanisation croissante au XIXe siècle, des groupes anarchistes apparurent en Russie ; dans l’exil, certains de leurs animateurs, comme Michel Bakounine ou Pierre Kropotkine, devinrent des figures marquantes du mouvement socialiste international.
En 1917, les anarchistes furent les partisans les plus résolus d’une société fondée sur le pouvoir des soviets – ces conseils de délégués librement élus qui avaient surgi pour la première fois dans l’histoire contemporaine lors de la révolution de 1905. Mais leur conception de ce pouvoir, et du rôle des comités d’usine mis en place par les ouvriers, se révélait en totale opposition avec celle des bolcheviks, qui entreprirent de détruire les groupes anarchistes dès le printemps de 1918.
Alexandre Skirda, après avoir replacé l’action et la doctrine des anarchistes dans l’histoire longue de la Russie, restitue leur rôle dans la révolution de 1917 et expose les raisons et les formes de leurs affrontements avec le pouvoir bolchevik. Il leur donne aussi largement la parole dans une série de textes datant de 1918 à 1927.
À travers la lutte menée par les anarchistes pour l’autonomie des comités d’usine, des soviets et des communes contre la centralisation étatique s’éclairent parfaitement la conception bolchevique du « pouvoir soviétique » et les fondements d’un régime qui ne pourra maintenir sa dictature sur l’ensemble du peuple que par la violence.»

Un article : http://dissidences.hypotheses.org/8765
En pdf : Revolution%20russe/dissidence%20anarchises%20russes.pdf



http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Biblio...

«Si surprenant que cela puisse paraître, l'étude d'Oskar Anweiler est la première – et jusqu'à présent la seule – qui se soit attachée à retracer l'histoire de la forme «soviet» autant qu'à dégager sa problématique d'ensemble demeurée si vivante aujourd'hui. Par l'importance des thèmes explorés comme par la manière de les traiter, il s'agit donc là d'autre chose que d'une thèse destinée aux spécialistes. En effet, cette étude apporte enfin des informations précises et vérifiées sur un sujet où la légende a trop souvent servi d'histoire, quand l'imagination ne suppléait pas l'ignorance, les uns établissant une confusion entre soviets et bolchevisme, les autres attribuant la naissance des soviets à un caprice de l'histoire ou lui donnant au contraire des dimensions parfaitement mythiques.
Des lointains précurseurs théoriques et préfigurations historiques à la disparition des soviets en tant que facteurs actifs d'une démocratie ouvrière, l'auteur passe en revue, dans une perspective critique, toutes les étapes de l'essor et du déclin des conseils russes. Reconstituant la courbe d'évolution de l'«idée des conseils» telle qu'elle fut mise en avant par les diverses formations du socialisme de Russie, il montre aussi, par là, comment, en 1917-1918, les bolcheviks guidés par Lénine, après avoir exalté dans les soviets une forme de passage au socialisme, en firent des instruments pour établir leur dictature.»


Un article du Monde diplomatique : «Initialement paru en allemand (1958), ce classique décrit les préfigurations, l’émergence et la dévitalisation précoce des soviets. Dès 1918, le parti bolchevique transforme ces conseils d’ouvriers, soldats et paysans en organes locaux d’un pouvoir vertical (aidé fortement par le vide qu’a laissé l’État tsariste failli). Les deux préfaces sont très éclairantes. Dans la première, parue à l’occasion de la traduction française en 1972, Pierre Broué rappelle à ceux qui accusent les bolcheviks de trahison les moyens, tout aussi efficaces, de liquider la spontanéité ouvrière (répression, récupération) à partir des fugaces tentatives de ranimer cette tradition hors de Russie : « Aux conseils “dégénérés” les critiques les plus systématiques du bolchevisme ne peuvent en définitive opposer que des conseils morts-nés. » Éric Aunoble retient dans la sienne que la force de ce prolétariat « venait d’une confiance en soi acquise par l’effort toujours renouvelé d’organisation dans des luttes sociales ». À méditer, à l’heure où la non-organisation (« l’émeute, le blocage, la barricade, l’occupation ») tient lieu, pour certains, de politique révolutionnaire.»

Une réédition Chez Agone https://agone.org/elements/lessovietsenrussie/

«« Les soviets de 1917, lieux d’affrontement des diverses tendances, étaient des organes démocratiques ; mais, plutôt qu’une institution démocratique universelle, ils étaient la représentation de classe des prolétaires. La question du rapport de cette organisation à l’État devint alors le problème fondamental de la révolution. Les bolcheviks en firent le leitmotiv de leur tactique : “Tout le pouvoir aux soviets !” Ils cherchaient à les ériger en seuls détenteurs du pouvoir d’État, appelé à revêtir le caractère d’une dictature de la classe ouvrière. »
Ce livre a ouvert la voie à tout un courant de recherches sur les mécanismes sociaux et institutionnels de la révolution russe. Surtout, alors que le capitalisme dévore jusqu’à la possibilité d’imaginer son renversement, il mène une vraie réflexion politique sur le destin des soviets et reste à ce titre une source d’enseignements pour celles et ceux qui n’ont pas renoncé à l’idée d’un pouvoir populaire.»

Une étude : https://preo.u-bourgogne.fr/dissidences/index.php?id=339
Dans ce site en pdf : Oskar Anweiler et les soviets - Yohan Dubigeon

Le chapitre I «Les précédents historiques» nous cite les diverses révoltes et organisations issues de celles-ci :
- Les agitators parmi les niveleurs en Angleterre au 17e siècle ;
- La Commune insurrectionnelle de Paris de 1792 à 1794 ;
«Les sections parisiennes se révélèrent des formes de démocratie directe et radicale : les députés élus au suffrage universel étaient soumis à un contrôle constant et révocables ... la Commune ... en demeura un modèle dont toute une tradition révolutionnaire s'inspira désormais.»
- «La Commission du gouvernement pour les travailleurs de la révolution de Février 1848, créée par décret sous la pression des masses laborieuses ...» Par le révolution de 1848 nombreux sont ceux qu'y voit une prise de conscience du fossé existant entre la bourgeoisie et le petit peuple. Exemple Müsli man dans Médiapart : «...le mouvement ouvrier acquit son indépendance vis-à-vis du mouvement républicain bourgeois. Les premiers mois de la IIe République avaient en effet montré qu’aucun gouvernement ne peut satisfaire les intérêts de classes sociales opposées. La bourgeoisie vit en asservissant les salariés – et ceux-ci ne peuvent se libérer qu’en brisant son règne. Le gouvernement provisoire de 1848, qui prétendait régler le « malentendu » de la lutte des classes sans s’attaquer au capitalisme, dut se mettre au service de la bourgeoisie pour écraser la classe ouvrière.»
Ces quelques phrases donnent le ton sur l'ensemble de ce livre :
Page 9 «...le centralisme de Lénine au niveau de l'État autant qu'à celui de l'économie, centralisme qui eut pour effet de vider de sa substance le système des conseils, revêt en quelque sorte l'aspect d'une réponse posthume de Marx à Proudhon.»
11 «Les inclinations anarchistes, dont Lénine fit montre en 1917, furent ... le fruit d'une adaptation aux tendances dont les conseils étaient la matérialisation pratique.»
Ce chapitre se termine bien sur par un long texte sur la Commune de Paris de 1871 où Marx s'assit sur ses principes pour coller aux revendications de communards plus proche de l'anarchie que de la dictature du prolétariat. Lénine et les bolchéviques comme à leur habitude brandir ces revendications pour mieux installer leur dictature, comme ils l'ont fait avec les mots d'ordre «L'usine aux ouvriers et la terre aux paysans».

Plus édité - Jacques Baynac, Les Socialistes-révolutionnaires


Plus édité René Berthier, Octobre 1917 : le Thermidor de la Révolution russe
http://www.cnt-f.org/editionscnt-rp/octobre-1917-le-thermidor-de-la,38

«Il y a 80 ans, un événement d’une ampleur jamais vue allait bouleverser le monde et orienter durablement le destin de la classe ouvrière internationale. Le prolétariat russe et l’énorme masse paysanne ont renversé le tsar de toutes les Russies et établi un système fondé sur les conseils ouvriers et paysans.
Il existe de nombreuses histoires de la Révolution russe. On trouve, en quantités moins importantes, des livres sur les anarchistes et la Révolution russe.
Dans le premier type d’ouvrage, les anarchistes n’apparaissent pas du tout, ou très marginalement. Dans le second type d’ouvrage, qui tente de rendre justice au mouvement libertaire, le travail de restitution du rôle des anarchistes tend à ne pas mettre leur activité en relation avec le déroulement général de la révolution et des problèmes qu’elle a posés. On sait que ce sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire.
La mythologie fondée par les bolcheviks et leurs héritiers a eu pour fonction de masquer la réalité, l’extra-ordinaire vitalité et diversité des expériences que les acteurs de cette révolution ont tenté de mettre en place...»

Un article http://serpent-libertaire.over-blog.com/2014/09/pi...
En pdf : Revolution%20russe/Thermidor%20de%20la%20Revolution%20russe.pdf


Autres textes
La révolution russe par Rosa Luxemburg

Les éditons de l'aube

Le texte en ligne

Une analyse
«À la suite de la révolution de novembre 1918 en Allemagne qui renverse l’empereur Guillaume II, les spartakistes lancent une insurrection en janvier 1919 à Berlin afin de transformer la République bourgeoise en République populaire. Le SPD alors au pouvoir réprime violemment la révolte et fait assassiner ses deux principaux instigateurs, Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg. Staline condamnera par la suite Rosa Luxemburg en tant qu’ennemie des bolcheviks et son œuvre figurera sur la liste des ouvrages interdits par le pouvoir soviétique, plus bel hommage pouvant être rendu à cette adversaire acharnée des dogmatismes de toutes sortes.»
En pdf : Revolution%20russe/R%20Luxemburg%20la%20revolution%20russe.pdf

Remarques et extraits tirés du texte de Rosa Luxemburg :
Page 7 « ... la social-démocratie allemande s'est efforcée, dès le début, de justifier la campagne de conquêtes de l'impérialisme allemand, à savoir la mission réservée aux baïonnettes allemandes de renverser le tsarisme et de délivrer ses peuples opprimés.»

p23 «Les bolcheviks sont les héritiers historiques des "niveleurs" anglais et des jacobins français.» Les niveleurs anglais ? https://fr.wikipedia.org/wiki/Niveleurs

p24 On y arrive à ce souhait «l'une des conditions indispensables de cette transformation, c'est de supprimer l'opposition entre l'agriculture et l'industrie, qui constitue le trait caractéristique de la société bourgeoise, pour faire place à une pénétration et à une fusion complète de ces deux branches de production» On voit aujourd'hui les catastrophes sur l'environnement qu'entraîne cette fusion. On peut dire pour elle que les enjeux environnementaux à l'époque n'étaient pas aussi prégnants.

p24 Elle souligne l’opportunisme de Lénine et compagnie par leur revendication «... droit des différentes nations de l'empire russe à décider elles-mêmes de leur propre sort...» «... en contradiction flagrante, tant avec le centralisme, si souvent affirmé, de leur politique, qu'avec leur attitude à l'égard des autres principes démocratiques. Tandis qu'ils faisaient preuve du mépris le plus glacial à l'égard de l'Assemblée constituante, du suffrage universel, de la liberté de la presse et de réunion, bref de tout l'appareil des libertés démocratiques fondamentales des masses populaires ...»

p39-40 L'opportunisme stratégique de Lénine et compagnie apparaît clairement dans leur volte face vis à vis de l'assemblée constituante revendiquée par opposition au gouvernement Kerensky et sa dissolution en novembre après leur prise du pouvoir.

p44 Je ne connaissais pas cette histoire de l'Angleterre «... on voit des parlements réactionnaires ou très modérés, élus sous l'ancien régime par un suffrage restreint, se transformer soudain en porte-parole héroïques de la révolution, en organes de l'insurrection. L'exemple classique, c'est le fameux "Long parlement" en Angleterre, qui, élu et réuni en 1642, resta sept ans en fonctions, et refléta successivement tous les changements de l'opinion publique, des rapports des classes, du développement de la révolution, jusqu'à son point culminant, depuis la timide escarmouche du début avec la Couronne sous le contrôle d'un speaker "à genoux", jusqu'à la suppression de la Chambre des Lords, l'exécution de Charles I° et la proclamation de la république !»

p54 Un système mit en place par Lénine et Trotsky berceau du stalinisme «La vie publique entre peu à peu en sommeil. Quelques douzaines de chefs d'une énergie inlassable et d'un idéalisme sans borne dirigent le gouvernement, et, parmi eux, ceux qui gouvernent en réalité, ce sont une douzaine de têtes éminentes, tandis qu'une élite de la classe ouvrière est convoquée de temps à autre à des réunions, pour applaudir aux discours des chefs, voter à l'unanimité les résolutions qu'on lui présente, au fond par conséquent un gouvernement de coterie - une dictature, il est vrai, non celle du prolétariat, mais celle d'une poignée de politiciens, c'est-à-dire une dictature au sens bourgeois ...»

Victor Serge Mémoires d'un révolutionaire
http://www.luxediteur.com/catalogue/memoires-dun-revolutionnaire/


Cité aussi dans La politique selon Orwell de John Newsinger page 260

Un article : https://journals.openedition.org/lectures/7255
En pdf sur ce site : openedition Victor Serge Mémoires

Texte écrit entre 1942 et 1946 il a été complété par un impressionnant travail de notations de Jean Rière en 2010.

1906-1912
  Page 32-33 «C’était un temps de paix heureuse, bizarrement électrisé, à la veille de l’orage 1914… Le premier ministère Clemenceau venait de verser le sang ouvrier à Draveil, où des gendarmes étaient entrés dans une réunion de grévistes pour décharger leurs revolvers et tuer plusieurs innocents, puis à la manifestation des obsèques de ces victimes, à Vigneux, où la troupe ouvrit le feu… (Cette manifestation avait été organisée par le secrétaire de la Fédération de l’alimentation, Métivier, militant d’extrême gauche et agent provocateur qui la veille prenait ses instructions personnelles du ministre de l’Intérieur, Georges Clemenceau.)»
  38 ««Soyons des en-dehors, il n’y a de place pour nous qu’en marge de la société», sans se douter que la société n’a pas de marge, qu’on y est toujours, y fût-on au fond des geôles, et que leur «égoïsme conscient» rejoignait par le bas, parmi les vaincus, l’individualisme bourgeois le plus féroce.»
«....il se développait dans une autre ville-sans-évasion-possible, Paris, immense jungle où un individualisme primordial, autrement dangereux que le nôtre, celui de la lutte pour la vie la plus darwinienne, réglait tous les rapports
  47 «en 1905 les pogromes antisémites de Russie avaient soulevé partout une vague de réprobation.»
  Et note 105 «Les 18-21 octobre 1905 (31 octobre-3 novembre) eut lieu à Odessa un gigantesque pogrom, à l’instigation des «centuries noires» nationalistes»
  (Note 1 «...Plutôt «occidentaliste», Alexandre II (1818-1881) régna de 1855 à sa mort. Alexandre III (1845-1894), plus «nationaliste», de 1881 à sa mort. De nombreux pogromes eurent lieu sous son règne»)
  47-48 «Deux manifestations extraordinaires firent date pour moi, comme pour Paris tout entier, à cette époque, ... La première fut celle du 13 octobre 1909. Ce jour-là, nous apprîmes cette chose incroyable: l’exécution de Francisco Ferrer, ordonnée par Maura, permise par Alphonse XIII. Le fondateur de l’École moderne de Barcelone, rendu absurdement responsable d’un soulèvement populaire de quelques jours, tombait dans les fossés de Montjuich en criant aux soldats du peloton: «Je vous pardonne, mes enfants! Visez bien!» (Il fut par la suite «réhabilité» par la justice espagnole.) ... vaste campagne de presse faite en sa faveur. Son innocence éclatante, son rôle de pédagogue, son courage de libre-penseur et jusqu’à son physique d’homme moyen le rendaient infiniment cher à toute une Europe généreuse, en pleine fermentation. ... Déjà en 1905 les pogromes antisémites de Russie avaient soulevé partout une vague de réprobation. D’un bout à l’autre du continent – sauf en Russie, sauf en Turquie –, l’assassinat juridique de Ferrer dressa en vingt-quatre heures pour des protestations furieuses des populations entières. À Paris, le mouvement fut spontané. De tous les faubourgs affluèrent vers le centre, par centaines de milliers, ouvriers et petites gens mus par une terrible indignation. Les groupes révolutionnaires suivaient plus qu’ils ne guidaient ces masses. Les rédacteurs de journaux révolutionnaires, surpris de leur soudaine influence, lancèrent le mot d’ordre: «À l’ambassade d’Espagne!» On eût mis l’ambassade à sac, mais le préfet Lépine barra les accès du boulevard Malesherbes et des bagarres se nouèrent dans ces artères bordées de banques et de résidences aristocratiques. Les remous de foules me portèrent entre des kiosques à journaux flambant sur le trottoir et des omnibus renversés que les chevaux, soigneusement dételés, regardaient stupidement. Les agents cyclistes se battaient, faisant tournoyer à toute volée leurs machines dressées. ... Le gouvernement autorisa pour le surlendemain une manifestation légale, conduite par Jaurès, où nous défilâmes, cinq cent mille, encadrés par les gardes républicains à cheval, apaisés, mesurant cette montée d’une puissance nouvelle…»
  51 «Le tsar continuait, en empruntant de l’argent à la République française, à faire pendre et déporter les meilleurs hommes de la Russie. Aux deux bouts du monde lointain s’allumaient pour notre enthousiasme les révolutions mexicaine et chinoise.»
  61 «... les desperados avaient pu rencontrer avant leur combat de tels hommes, compréhensifs, cultivés, généreux par vocation et profession, ..., ils n’eussent pas suivi leurs noirs chemins. La cause la plus immédiate de leur lutte et de leur chute m’apparut dans leur manque de contacts humains. Ils ne vivaient qu’entre eux. Séparés du monde, dans un monde du reste où l’on est presque toujours captif d’un milieu moyennement médiocre et restreint. Ce qui m’avait préservé de leur pensée linéaire, de leur froide colère, de leur vision impitoyable de la société, ç’avait été, depuis l’enfance, le contact d’un monde pénétré d’une tenace espérance et riche en valeurs humaines, celui des Russes.»
  65-66 Bilan des luttes anarchistes et état des luttes révolutionnaires en Europe avant la guerre 14-18 pour finir par «De cette enfance difficile, de cette adolescence inquiète, de ces années terribles, je ne regrette rien pour moi. Je plains ceux qui grandissaient dans ce monde sans en connaître l’envers inhumain, sans prendre conscience de l’impasse et du devoir de combattre – même aveuglément – pour les hommes. Je n’ai que le regret des forces perdues dans des luttes qui ne pouvaient être que stériles. Elles m’ont enseigné que le meilleur et le pire se côtoient en l’homme, se confondent parfois – et que la corruption du meilleur est ce qu’il y a de pire.»
  73 «Jules Guesde et Marcel Sembat sont ministres; un socialiste défend l’assassin de Jaurès, Me Zévaès tu le connais […]. Chose, l’Illégal, a la médaille militaire […]. Kropotkine a signé avec Jean Grave un appel pour la guerre […]. Machin fait des affaires dans les munitions […]. Qu’est-ce que tu dis? La Révolution russe? Mais tu n’es pas à la page, mon pauvre vieux. Les Russes sont solides, dans les Carpates, et tu peux me croire, tout ça n’est pas près de changer.»
  74 ««Péguy est tué. Ricciotto Canudo (un jeune écrivain que nous avions aimé) est tué. Gabriel-Tristan Franconi (poète, ami) a eu la tête arrachée par un obus. Jean-Marc Bernard est tué. Les frères Bonneff, qui avaient écrit La vie tragique des travailleurs sont tués.» Détail note 20
  75 «De l’autre côté des Pyrénées s’ouvraient des pays de calme et d’abondance, sans blessé convalescent, sans permissionnaire comptant les heures, sans deuil, sans hâte de vivre à la veille de mourir. Les plazas aux grands arbres des petites villes de Catalogne, bordées, sous les arcades, de petits cafés, respiraient l’insouciance. Barcelone était en fête, les boulevards illuminés, somptueusement ensoleillés le jour, pleins d’oiseaux et de femmes. Ici aussi coulait le pactole de la guerre. Pour les Alliés, pour les Empires centraux, les usines travaillaient à plein rendement, les firmes brassaient de l’or. Joie de vivre sur tous les visages, dans toutes les vitrines, dans les banques, dans les reins! C’était à devenir fou.»
  77 «L’horizon s’éclaircissait réellement de semaine en semaine. En trois mois l’humeur de la classe ouvrière barcelonaise changea. La combativité montait. La CNT percevait un afflux de forces. J’appartenais à un minuscule syndicat de l’imprimerie: sans accroissement d’effectifs – nous devions être une trentaine –, son influence s’accrut au point que la corporation entière parut réveillée. Trois mois après l’annonce de la Révolution russe le comité Obrero commençait la préparation d’une grève générale insurrectionnelle, négociait avec la bourgeoisie libérale catalane une alliance politique, envisageait de sang-froid le renversement de la monarchie. Le programme de revendications du comité Obrero, établi en juin 1917 et publié par Solidaridad obrera[29], anticipait sur les réalisations des Soviets russes. J’allais apprendre bientôt qu’en France aussi le même courant d’électricité à haute tension passait des tranchées aux usines, la même espérance violente naissait.»  Note 29 Page 530 «Le premier numéro de Solidaridad obrera, hebdomadaire fondé par Francisco Ferrer, parut le 19 octobre 1907, et fut longtemps porte-parole de l’anarchosyndicalisme espagnol. Nous n’y avons pas trouvé des textes de Serge pour cette époque.»
  78 « Serait-ce le renversement de la monarchie? Quelques républicains, avec Lerroux (note 31 : Il laissera la justice militaire exécuter, sans preuve, son ami Ferrer) encore populaire quoique déjà discrédité à gauche, l’espéraient et ils trouvaient bon de lancer Barcelone libertaire en avant, quitte à se replier eux-mêmes, si Barcelone échouait. Les républicains catalans, inspirés par Marcelino Domingo, comptaient sur la force ouvrière pour arracher à la monarchie une certaine autonomie, et ils suspendaient sur le régime une menace de troubles. Avec Seguí, je suivais les négociations entre la bourgeoisie catalane radicale et le comité Obrero.»
  81-82 «Ces autres ont pris la ville le 19 juillet 1936. Ils s’appelaient Ascaso, Durruti, Germinal Vidal, la CNT, la FAI, le POUM… Mais le 19 juillet 1917, nous fûmes vaincus presque sans combat, les parlementaires catalans ayant pris peur à la dernière minute... » «L’insurrection barcelonaise d’août (1917) fit de part et d’autre une centaine de cadavres et s’éteignit sans interrompre la marche en avant de la classe ouvrière…»
  77-78 «...Dans une rouge ruelle, bordée d’un côté par une caserne de la Guardia civil, de l’autre d’habitations pauvres, je trouvai l’homme extraordinaire de ce temps de Barcelone, l’animateur, le chef sans titre, le politique intrépide qui méprisait les politiciens, Salvador Seguí[30], que l’on surnommait affectueusement «Noy del Sucre».» Note 30 « l’anarchosyndicaliste Salvador Seguí Rubinat [Rubinay?] (1886-1923), premier secrétaire de la CNT»
  87 «Miguel Almereyda .... On l’eût probablement fusillé, mais en trop bonne compagnie. Peu de jours après, on le trouva sur son lit de prison, étranglé avec un lacet de soulier. L’affaire ne fut jamais éclaircie.»
  95 «... nous trouvions dans ce premier journal un terne article signé G. Zinoviev sur «le monopole du pouvoir». «Notre parti gouverne seul […] il ne permettra à personne […]. Nous sommes la dictature du prolétariat […] les fallacieuses libertés démocratiques réclamées par la contre-révolution…» Je cite de mémoire, mais tel était bien le sens de cette prose. Nous essayâmes de nous la justifier par l’état de siège, le péril mortel, mais l’un et l’autre pouvaient justifier les faits, les faits faisant violence aux hommes et aux idées, non une théorie de l’étouffement de toute liberté. Je note la date de cet article: janvier 1919.»
  142 Note 115 «Enver Pacha (1881-1922), ministre de la Guerre turc en 1913; opposé à la révolution de Kemal Pacha Atatürk, il se réfugia en Russie en 1918. Porte la responsabilité morale et politique de l’extermination des Arméniens en Turquie»
  145 Note 124 «Sur le séjour des trois Français, leur disparition tragique et les différentes hypothèses dès lors suscitées, voir l’exposé détaillé d’Annie Kriegel dans sa thèse Aux origines du communisme français, 1914-1920. Contribution à l’histoire du mouvement ouvrier français, t. 2, Paris-La Haye, Mouton, 1964, p. 770-787. Des cinq hypothèses formulées (1°) celle du naufrage dû à la forte tempête alors constatée; 2° celle de l’emprisonnement par les Gardes finlandais; 3° celle du retour à Moscou; 4° celle de l’assassinat en mer: mitraillés par les navires de l’Entente; 5o celle de l’assassinat par les bolcheviks), rien ne peut être prouvé ni retenu définitivement… Il en est de même quant à l’état d’esprit qui était celui des «Trois»: tant à l’égard du régime qu’à leur souci de retour rapide en France. Borghi a exposé ses interrogations dans Mezzo secolo di anarchia, Naples, Edizioni Scientifiche Italiane, 1954, p. 245-246 et Voline dans La révolution inconnue, op. cit., p. 291-293 (reprise des p. 126-128 du livre Répression de l’anarchisme en Russie soviétique, op. cit.). Serge – avec Jacques Mesnil, Pierre Pascal, Alfred Rosmer, etc. – s’oppose ici à la version donnée par certains anarchistes (dont Voline, Body, Le Libertaire) rendant les bolcheviks coupables de leur disparition. Il maintint ce point de vue dans De Lénine à Staline, numéro spécial du Crapouillot, écrivant, p. 25: «J’ai très bien connu les circonstances de leur départ. J’ai été le compagnon de leurs derniers jours de Russie et je sais que leur perte ne fut due qu’à un accident facilité par leur propre impatience.» Il admet, ailleurs, qu’ils aient pu être tués par les Blancs (alors que Voline accuse les Rouges…). D’après lui, les Quatre seraient partis vers le 20 septembre 1920. Il leur consacra plusieurs articles et une brochure éditée à Petrograd (octobre 1921)»
  153 «... les anarchistes s’étaient chaotiquement subdivisés en tendances prosoviétiques, intermédiaires et antisoviétiques. En 1919, ces derniers avaient, en pleine séance du comité communiste de Moscou, jeté une bombe qui fit une quinzaine de victimes. Mais, vaincus et persécutés, ces dissidents passionnés de la révolution n’en avaient pas moins raison en bien des circonstances, et raison à fond quand ils réclamaient pour eux-mêmes et pour le peuple russe la liberté d’opinion et le retour à la liberté soviétique. Les soviets, en effet, si vivants en 1918, n’étaient plus que des appareils secondaires du parti, dépourvus d’initiative, n’exerçant aucun contrôle, ne représentant en fait que le comité local du parti.»
«Je suivais de près le drame de l’anarchisme qui allait atteindre, avec le soulèvement de Cronstadt, une importance historique. Pendant le IIe Congrès de l’Internationale, j’avais suivi les négociations poursuivies avec Lénine par Benjamin Markovitch Aleynnikov, ancien émigré, mathématicien, businessman soviétique en Hollande et anarchiste intelligent, sur la collaboration avec les libertaires. Lénine s’y montrait favorable; il avait amicalement reçu naguère Nestor Makhno; Trotski devait relater plus tard, beaucoup trop tard (en 1938, je crois…), que Lénine et lui-même pensèrent reconnaître aux paysans anarchistes d’Ukraine, dont Makhno était le chef de guerre, un territoire autonome. C’eût été équitable, habile, et peut-être cette largeur de vues eût-elle épargné à la révolution la tragédie vers laquelle nous nous acheminions.» Note 22 page 153 Certains disparaissent sans laisser de trace ! «Aleksandr Atabekian (1868-1940?), anarchiste arménien, médecin, intime de Kropotkine, imprimeur-éditeur (en russe et en arménien), créa un journal anarchocoopératif: Potchine (initiative). Souvent arrêté, emprisonné, condamné en 1921 et déporté au Caucase. Serait mort dans un camp soviétique en 1940…»
157 Kropotkine qui a signé en 1916 un appel pour la guerre (page 73) ! «En février [1921], le vieux Kropotkine mourut à Dimitrovo, près de Moscou. Je n’avais pas voulu le voir, crainte d’un entretien pénible; il croyait encore que les bolcheviks avaient reçu de l’argent allemand[35], etc. Sachant qu’il vivait dans le froid et l’obscurité, travaillant à L’Éthique et se reposant en faisant un peu de piano, nous lui avions envoyé, mes amis et moi, un somptueux colis de bougies. Je connaissais le texte de ses lettres à Lénine sur l’étatisation de la librairie et l’intolérance. On verra, si elles sont un jour publiées, avec quelle lucidité Kropotkine dénonçait les périls de la pensée dirigée. Je me rendis à Moscou pour assister à ses obsèques et ce furent d’émouvantes journées, dans le grand froid au temps de la grande faim. Je fus le seul membre du parti admis parmi les anarchistes comme un camarade. Autour du corps du grand vieillard, exposé à la Maison des syndicats, dans la salle des colonnes, les incidents se multipliaient en dépit du tact bienveillant de Kamenev. L’ombre de la Tchéka était partout, mais une foule dense et ardente affluait, ces funérailles devenaient une manifestation significative.»
158 «Dans la nuit du 28 au 29 février [1921], un coup de téléphone, donné d’une chambre
voisine de l’Astoria, me réveilla. Une voix troublée me dit: «Cronstadt est au pouvoir des Blancs. Nous sommes tous mobilisés.» ... De petites affiches collées sur les murs dans les rues encore désertes annonçaient que, par complot et trahison, le général contre-révolutionnaire Kozlovski s’était emparé de Cronstadt et appelait le prolétariat aux armes. Mais avant même d’être rendu au comité du rayon, je rencontrai des camarades, accourus avec leurs mausers, qui me dirent que c’était un abominable mensonge, que les marins s’étaient mutinés, que c’était une révolte de la flotte et dirigée par le Soviet. Ce n’en était pas moins grave, peut-être; au contraire. Le pis était que le mensonge officiel nous paralysait. Que notre parti nous mentît ainsi, cela n’était jamais arrivé. ... Des tracts distribués dans les faubourgs firent connaître les revendications du Soviet de Cronstadt. C’était le programme d’un renouvellement de la révolution. Je résume: réélection des soviets avec vote secret; liberté de parole et de presse pour tous les partis et groupements révolutionnaires; liberté syndicale; libération des prisonniers politiques révolutionnaires; abolition de la propagande officielle; cessation des réquisitions dans les campagnes; liberté de l’artisanat; suppression immédiate des détachements de barrage qui empêchaient la population de se ravitailler à son gré. Le Soviet, la garnison de Cronstadt et les équipages de la 1re et de la 2e escadre se levaient pour faire triompher ce programme. ...
163 «Cronstadt avait raison. Cronstadt commençait une nouvelle révolution libératrice, celle de la démocratie populaire. «La IIIe révolution!», disaient certains anarchistes bourrés d’illusions enfantines. Or, le pays était complètement épuisé, la production presque arrêtée, il n’y avait plus de réserves d’aucune sorte, plus même de réserves nerveuses dans l’âme des masses. Le prolétariat d’élite, formé par les luttes de l’ancien régime, était littéralement décimé. Le parti, grossi par l’afflux des ralliés au pouvoir, inspirait peu de confiance. Des autres partis ne subsistaient que des cadres infimes,...»
167 «Sombre 18 mars! Les journaux du matin étaient sortis avec des manchettes célébrant l’anniversaire prolétarien de la Commune de Paris[62]. Et le canon, tonnant sur Cronstadt, faisait sourdement vibrer les vitres. Une mauvaise gêne régnait dans les bureaux de Smolny. On évitait de se parler, sauf entre intimes, et ce que l’on se disait était amer. Jamais le vaste paysage de la Neva ne me parut plus blafard et plus désolé. Par une remarquable coïncidence historique, ce même 18 mars[63], une insurrection communiste échouait à Berlin.
   Cronstadt ouvrit dans le parti une période de consternation et de doute. À Moscou, un bolchevik qui s’était distingué pendant la guerre civile, Paniouchkine[64], quittait démonstrativement le parti pour tenter de fonder un «Parti soviétique». Il ouvrait un club dans une rue ouvrière. On le toléra un moment, puis on l’arrêta.»
162 «L’idée d’une médiation naquit au cours des entretiens que j’avais chaque soir avec des anarchistes américains récemment arrivés: Emma Goldman, Alexandre Berkmanet le jeune secrétaire de l’Union des ouvriers russes des États-Unis, Perkus.... Fort bien reçus par Zinoviev, Emma Goldman et Alexandre Berkman pouvaient parler avec autorité au nom d’une fraction encore importante du prolétariat international.
190 «..la Tchéka venait de fusiller la femme d’Aaron Baron, Fanny Baron et Lev Tchorny, un des idéologues de l’anarchisme russe. ... Lev Tchorny, je l’avais bien connu à Paris, une douzaine d’années auparavant, quand, personnage descendu d’une icône byzantine, le teint cireux, les orbites creusées, les yeux embrasés, il vivait au Quartier latin en lavant les vitrines des restaurants pour aller ensuite écrire sous les arbres du Luxembourg sa Sociométrie. Il sortait naturellement d’une prison ou d’un bagne, esprit systématique, grand croyant et ascète. Sa mort exaspéra Emma Goldman et Alexandre Berkman. Pendant le IIIe Congrès de l’Internationale, Emma Goldman avait songé à faire un esclandre à la manière des suffragettes anglaises...
191 Cronstadt, ces drames, l’influence d’Emma Goldman et d’Alexandre Berkman sur le mouvement ouvrier des deux mondes, allaient désormais creuser un infranchissable fossé entre les marxistes et les libertaires. Et cette division jouerait plus tard dans l’histoire un funeste rôle: elle a été un des facteurs du désarroi intellectuel et de l’échec de la Révolution espagnole. À cet égard mes pires prévisions ont été confirmées. Mais la plupart des bolcheviks considéraient le mouvement libertaire comme un mouvement petit-bourgeois en pleine décadence et même en voie de disparition naturelle. La formation américaine d’Emma Goldman et d’Alexandre Berkman les éloignait des Russes et en faisait des représentants d’une génération idéaliste complètement disparue en Russie.
167 «Le mot «totalitarisme» n’existait pas encore. La chose s’imposait durement à nous sans
que nous en eussions conscience. J’étais de l’impuissante minorité qui s’en rendait compte. La plupart des dirigeants et des militants du parti, révisant leurs idées sur le communisme de guerre arrivaient à le considérer comme un expédient économique analogue aux régimes centralisés qui s’étaient créés pendant la guerre en Allemagne, en France, en Angleterre, et que l’on appelait «capitalismes de guerre». Ils espéraient que, la pacification venue, l’on reviendrait à une certaine démocratie soviétique sur laquelle personne n’avait plus d’idées claires. Les grandes idées de 1917 qui avaient permis au Parti bolchevik d’entraîner les masses paysannes, l’armée, la classe ouvrière et l’intelligentsia marxiste, étaient évidemment mortes. Lénine ne proposait-il pas alors une liberté de la presse telle que chaque groupement soutenu par dix mille voix pût éditer son organe aux frais de la communauté (1917)? Il avait écrit qu’au sein des soviets les déplacements du pouvoir de parti à parti pourraient s’accomplir sans déchirements. Sa doctrine promettait un État tout à fait différent des anciens États bourgeois, «sans fonctionnaires ni police distincts du peuple», dans lequel les travailleurs exerceraient directement le pouvoir par leurs conseils élus et maintiendraient eux-mêmes l’ordre grâce à un système de milices. Le monopole du pouvoir, la Tchéka, l’Armée rouge ne laissaient plus subsister de «l’État-Commune» rêvé qu’un mythe théorique. La guerre, la défense intérieure contre la contre-révolution, la famine créatrice d’un appareil bureaucratique de rationnement avaient tué la démocratie soviétique. Comment renaîtrait-elle? Quand?...»
168 «À ces facteurs historiques, il convient d’ajouter d’importants facteurs psychologiques. Le marxisme a plusieurs fois varié, selon les époques. Il surgit de la science, de la philosophie bourgeoise et des aspirations révolutionnaires du prolétariat, au moment où la société capitaliste approche de son apogée. Il se présente comme l’héritier naturel de cette société dont il est le produit. De même que la société capitaliste industrielle tend à embrasser le monde entier en y modelant à son gré tous les aspects de la vie, le marxisme du début du XXe siècle vise à tout reprendre, à tout transformer, depuis le régime de la propriété, l’organisation du travail et la carte des continents (par l’abolition des frontières), jusqu’à la vie intérieure de l’homme (par l’éducation scientifique et antireligieuse). Prétendant à une transformation totale, il était, au sens étymologique du mot, totalitaire. Le plus grand parti marxiste, entre 1880 et 1920, le Parti social-démocrate allemand, est bureaucratiquement organisé sur le modèle d’un État, travaille à conquérir le pouvoir au sein de l’État bourgeois, pense au socialisme d’État. La pensée bolchevik s’inspire du sentiment de la possession de la vérité. Aux yeux de Lénine, de Boukharine, de Trotski, de Preobrajenski, la dialectique matérialiste est à la fois la loi de la pensée humaine et celle du développement de la nature et des sociétés. Le parti détient la vérité; toute pensée différente de la sienne est erreur pernicieuse ou rétrograde. La conviction absolue de sa haute mission lui assure une étonnante énergie morale – et en même temps une mentalité intolérante. Le «jacobinisme prolétarien», avec son désintéressement, sa discipline de pensée et d’action, se greffe sur la psychologie de cadres formés par l’ancien régime, c’est-à-dire par la lutte contre le despotisme; il sélectionne les tempéraments autoritaires. La victoire de la révolution, enfin, remédie au complexe d’infériorité des masses perpétuellement vaincues et brimées en suscitant chez elles un esprit de revanche sociale qui tend à rendre les nouvelles institutions despotiques à leur tour. Avec quel enivrement j’ai vu des marins et des ouvriers de l’avant-veille exercer le commandement, se complaire à faire sentir qu’ils étaient désormais le pouvoir! Les grands tribuns eux-mêmes se débattent pour ces raisons dans des contradictions inextricables que la dialectique leur permet de surmonter verbalement, c’est-à-dire parfois démagogiquement. Cent fois, Lénine a fait l’éloge de la démocratie et souligné que la dictature du prolétariat est une dictature «contre les ex-possédants dépossédés» et simultanément «la plus large démocratie de travailleurs». Il le croit, il le veut. Il va rendre des comptes aux usines, il demande à affronter la critique sans merci des ouvriers. Préoccupé par le manque d’hommes, il écrit aussi en 1918 que la dictature du prolétariat n’est nullement incompatible avec le pouvoir personnel. Il fait emprisonner son vieil ami et camarade Bogdanov parce que celui-ci lui présente des objections embarrassantes; il fait mettre les mencheviks hors la loi parce que ces socialistes «petits-bourgeois» sont fâcheusement dans l’erreur. Il reçoit affectueusement le partisan anarchiste Makhno et tente de lui démontrer que le marxisme a raison; mais il laisse mettre l’anarchisme hors la loi. Il promet la paix aux croyants et ordonne de ménager les Églises; mais il répète que la «religion est l’opium du peuple». Nous allons vers une société sans classes, d’hommes libres: mais le parti fait afficher un peu partout que «le règne des travailleurs n’aura pas de fin». Sur qui régneront-ils donc? Et que signifie le mot règne? Le totalitarisme est en nous.»
170 «Lénine, Trotski, Karl Radek, Boukharine formaient vraiment le cerveau de la révolution.»
Radek page 406 «j’annonçai que Radek[50], condamné à dix années d’emprisonnement, ne survivrait pas longtemps: il a été assassiné en prison»
Boukharine note 37 du chapitre 3 «Nikolaï Ivanovitch Boukharine (1888-fusillé en 1938)...»
Chap 9 Page 407 «Le mécanisme de l’extermination était si simple que l’on pouvait en prévoir la marche. J’annonçai, des mois à l’avance, la fin de Rykov, de Boukharine, de Krestinski, de Smilga, de Racovski, de Boubnov… Quand Antonov-Ovseenko[51], le révolutionnaire qui avait en 1917 donné l’assaut au palais d’Hiver, le malheureux qui venait de faire assassiner à Barcelone mon ami Andrès Nin et le philosophe anarchiste Camillo Berneri[52], fut rappelé de son poste en Espagne pour prendre possession de celui de commissaire du peuple à la Justice, laissé vacant par Krylenko[53] disparu dans les ténèbres, j’annonçai qu’il était perdu – et il l’était. Quand Iagoda[54], chef du Guépéou, organisateur du procès Zinoviev, fut nommé commissaire du peuple aux Postes et Télégraphes, j’annonçai qu’il était perdu; et il l’était… L’effroyable machine continuait sa marche, les intellectuels et les politiques se détournaient de nous, l’opinion de gauche était muette et aveugle. Un ouvrier communiste me criait du fond d’une salle de réunion: «Traître! Fasciste! Vous n’empêcherez pas l’URSS de rester la patrie des opprimés!»
178 «Je connus Henriëtte Roland Holst, marxiste hollandaise et grand poète.» Note 87page 559 «Poète célèbre, mais aussi dramaturge, biographe, conférencière, Henriëtte Roland-Holst-van Der Schalk (1869-1952), d’abord «tribuniste» puis communiste jusqu’en 1927, et enfin socialiste, anticolonialiste. Amie d’Anton Pannekoek (1873-1960), d’Hermann Gorter (1864-1927), de Rosa Luxemburg. En 1937, elle défendit Serge contre les calomnies de Sadoul et compagnie.»
179 «Paul Vaillant-Couturier, officier dans les chars d’assaut pendant la guerre, poète, orateur populaire, leader des anciens combattants, gros garçon joufflu plein de talents, mais jouisseur et léger, devait être pour moi une grande déception. Il allait se laisser corrompre, s’associer à toutes les vilenies et mourir en gardant une belle popularité dans le prolétariat parisien. Le besoin de popularité et la peur de marcher contre le courant peuvent être, dans les mauvaises époques, de profonds facteurs de corruption…»
202 «Presque personne ne comprit, dans l’Internationale, la marche sur Rome et l’avènement de Mussolini. L’opinion des dirigeants fut que cette forme bouffonne de la réaction s’userait vite. Je pensais, au contraire, qu’en se mettant à l’école de la Révolution russe, pour ce qui était de la répression et du maniement des masses par l’agitation, cette forme nouvelle de contre-révolution, réussissant à entraîner une foule d’ex-révolutionnaires déçus et avides, s’imposerait pour des années.»
252 «Sur le tertre, à droite, on pendit en 1825 les cinq héros du complot maçonnique des décembristes»
272-273 «À l’étranger, l’odieuse légende fut répandue au signal par la presse communiste. Vaillant-Couturier signa le papier commandé à L’Humanité. À peu de jours de là, je le rencontrai à Moscou, à une conférence internationale d’écrivains. Nous étions amis depuis des années. Je repoussai la main qu’il me tendait. «Tu sais bien que tu viens de signer une infamie!» Sa grosse tête joufflue pâlissait et il bredouillait: «Viens ce soir, je t’expliquerai. J’ai reçu les renseignements officiels. Est-ce que je peux vérifier, moi?» Le soir, je frappai vainement à sa porte. Je n’oublierai jamais son regard désemparé par la honte. Pour la première fois, je voyais s’avilir un homme qui se voulait sincèrement un révolutionnaire – et qui était doué, éloquent, sensible, courageux (au physique). On le coinçait: «Vous devez écrire ça, Vaillant, l’Exécutif l’exige!»»
286 «Trotski écrivit plus tard (en 1935): «À n’en pas douter un coup de force militaire contre la fraction Zinoviev-Kamenev-Staline n’eût présenté aucune difficulté et n’eût même pas provoqué l’effusion de sang; mais le résultat en eût été l’accélération du triomphe de la bureaucratie et du bonapartisme contre lesquels se dressait l’Opposition de gauche.» Zinoviev et Kamenev ont été des victimes des procès de 36, ainsi que leur famille.
292 L'arrestation de Victor Serge et les fonctionnaires dociles «On sonna vers minuit. J’ouvris et compris tout de suite... Ils perquisitionnèrent, tombèrent en arrêt sur des traductions de Lénine. «Vous les saisissez aussi?», demandai-je ironiquement. «Ne plaisantez pas, répliqua l’un des deux, nous sommes léninistes, nous aussi.» Parfait; nous étions entre léninistes. L’aube flottait sur Leningrad d’un bleu de fond de mer quand je sortis entre ces deux camarades-là, qui s’excusaient de n’avoir pas d’auto disponible:
            — Nous avons tant à faire chaque nuit…
            — Je sais, dis-je.
            ... Je fus conduit à la vieille maison d’arrêt. La carcasse en brique de l’ancien palais de justice, noircie par l’incendie, rappelait, tout à côté, de grandes journées libératrices. Mais dans la lourde bâtisse carrée, peu de choses avaient changé depuis un demi-siècle. Un gardien m’expliqua qu’il y servait depuis une vingtaine d’années: «J’ai conduit Trotski à la promenade après la révolution de 1905…» Une fierté lui en restait et il était prêt à recommencer…»
302 Note 14 Tous interrogés par Ante Ciliga (1898-1992) sur leurs faux témoignages, ils répondirent: «Nous-mêmes, nous n’y comprenons rien, ce fut comme un affreux cauchemar.»
322 Les écrivains et la politique «Poètes et romanciers ne sont pas des esprits politiques parce qu’ils ne sont pas essentiellement rationnels. L’intelligence politique, bien que fondée dans le cas du révolutionnaire sur un profond idéalisme, exige un armement scientifique et pragmatique, et se subordonne à la poursuite de fins sociales définies. L’artiste[79], par contre, puise sans cesse ses matériaux dans le subconscient, dans le préconscient, dans l’intuition, dans une vie intérieure lyrique assez difficile à définir; il ne sait pas avec certitude où il va, ce qu’il crée. Si les personnages du romancier sont réellement vivants, ils agissent eux-mêmes au point qu’il leur arrive de surprendre l’écrivain, et celui-ci serait parfois bien embarrassé d’avoir à les classer selon la moralité ou l’utilité sociale. Dostoïevski, Gorki, Balzac font vivre avec amour des criminels que le politique fusillerait sans amour… Les nouveaux États totalitaires, en imposant aux écrivains des consignes de stricte idéologie et de conformisme absolu, n’arrivent qu’à tuer en eux la faculté créatrice. La littérature soviétique avait connu entre 1921 et 1928 une floraison magnifique. À partir de 1928, elle décline et s’éteint. Sans doute, on imprime – mais qu’est-ce que l’on imprime?»
323 «Quand, lors des procès des techniciens, le parti fit faire des manifestations pour l’exécution des coupables et voter en tous lieux la peine de mort, les écrivains votèrent et manifestèrent comme tout le monde; et pourtant il y avait parmi eux des hommes qui comprenaient tout, souffraient de tout, comme Konstantin Fedine, Boris Pilniak, Alexis Tolstoï, Vsevolod Ivanov, Boris Pasternak…»
406 «La Ligue française des droits de l’homme trouva un juriste de cette sorte dans son sein. Le comité de la Ligue se divisait en majorité hostile à toute enquête et en minorité écœurée – et la minorité s’en allait. L’argument commun se réduisait à ceci: «La Russie est notre alliée…» C’était stupide: une alliance d’États qui devient un asservissement politique et moral tient du suicide; mais c’était fort. J’eus avec le président de la Ligue des droits de l’homme, Victor Basch, un des hommes courageux du temps des luttes contre l’état-major (l’affaire Dreyfus), un entretien de plusieurs heures, à la fin duquel, anéanti de tristesse, il me promit la réunion d’une commission – qui ne se réunit jamais.»
422 «Marx Dormoy révélait le complot des «cagoulards» et nous savions qu’au Conseil des ministres la question des généraux et des maréchaux compromis – Pétain et Franchet d’Esperey – s’était posée.» Note 100 «Si le maréchal Louis Franchet d’Esperay (1856-1942) soutint financièrement la Cagoule, le maréchal Philippe Pétain (1856-1951) en approuva les visées anticommunistes mais, par souci de carrière, ne s’y associa pas.»
423 «Le désastre d’Espagne ... Des centaines de milliers de réfugiés franchissaient les Pyrénées, accueillis par des gardes mobiles qui les dévalisaient, les brutalisaient, les internaient dans des camps de concentration indescriptibles. La CGT, assez opulente, ne songeait pas à se dépouiller de ses fonds pour venir en aide à ce flot de héros et de victimes.»
424 «Les masses se détournaient simplement des vaincus et des problèmes qu’ils posaient en silence. Il eût été en somme facile de les accueillir dans la vie normale, de les installer dans des régions du pays en voie de dépeuplement, d’ouvrir les familles aux enfants et aux jeunes gens – et même d’en tirer pour la défense de la France menacée une ou deux divisions d’élite. Aucune de ces idées ne vint à personne.»
424 «Je luttai des mois pour procurer un misérable secours de trois cents francs à un vieil homme de soixante-dix ans qui mourait sur un grabat dans un camp de concentration et qui était un des fondateurs de la CNT, José Negre; j’alertai les «Anciens de la CGT», je fis parler à Jouhaux, en vain. Je ne reconnaissais plus d’anciens amis affectionnés que j’avais connus pleins d’élans généreux – et une sorte de rupture se faisait entre nous.»
425 « Note de l'auteur : Notre mouvement d’opposition, en Russie, n’avait pas été trotskiste, car nous n’entendions pas l’attacher à une personnalité, étant précisément en rébellion contre le culte du Chef. Le Vieux n’était pour nous que l’un de nos plus grands camarades, un aîné dont on discutait librement les idées.»
427 «...dans le terrible épisode de Cronstadt 1921, les responsabilités du Comité central bolchevik eussent été énormes; que la répression qui suivit fut inutilement barbare; que l’établissement de la Tchéka (devenue plus tard le Guépéou), avec ses méthodes d’inquisition secrète, fut de la part des dirigeants de la révolution une lourde erreur incompatible avec la mentalité socialiste.»
427-428 «Le seul problème que la Russie rouge de 1917-1927 n’ait jamais su poser est celui de la liberté, la seule déclaration indispensable que le gouvernement soviétique n’ait pas faite est celle des droits de l’homme. J’exposais ces idées dans des articles publiés à Paris et à New York. Le Vieux [Trotski], usant des clichés habituels et du reste déplorablement informé par des adeptes plus bornés que compréhensifs, n’y voulut voir qu’une «manifestation d’intellectuel découragé…» Les publications trotskistes refusèrent de publier mes rectifications. Je retrouvais chez les persécutés les mêmes mœurs que chez les persécuteurs. Il y a une logique naturelle de la contagion par le combat; la Révolution russe continua ainsi malgré elle certaines traditions néfastes du despotisme qu’elle venait d’abattre: le trotskisme calomnié, fusillé, assassiné faisait à l’occasion preuve d’une mentalité symétrique à celle du stalinisme qui le broyait. Je connais assez l’honnêteté de ses militants pour savoir qu’ils en souffrent eux-mêmes. Mais on ne lutte pas impunément contre des faits sociaux et psychologiques aussi monstrueux. On ne se cramponne pas impunément à une doctrine autoritaire qui appartient au passé…»
428 «Dix ans après, de minuscules partis, comme en Belgique celui de Walter Dauge[108], appelaient le Vieux «notre glorieux Chef», et quiconque, dans les cercles de la «IVe Internationale», se permettait d’élever des objections à ses thèses était promptement exclu et dénoncé en les termes mêmes dont la bureaucratie s’était servie contre nous en URSS. Sans doute cela n’avait pas grande importance, mais qu’un tel cercle vicieux pût se former, c’était un indice psychologique des plus fâcheux...»
430 «Mais la presse française manœuvrée par les agents communistes ne voulait ni ne pouvait rien y comprendre; les articles que je proposai à des journaux de gauche furent refusés, je ne trouvai une tribune qu’à la revue Esprit
436 «Comment un réfugié serait-il en règle avec cette Préfecture paperassière et tracassière, ballottée entre les influences de droite, de gauche et secrètes? Les réfugiés antinazis et antifascistes vont connaître de nouvelles prisons: celles de la République qui fut leur dernier asile sur ce continent et qui maintenant agonise et perd la tête. Espagnols et combattants des Brigades internationales qui vainquirent le fascisme sous Madrid sont traités en pestiférés… Papiers en règle et bourse garnie, les phalangistes espagnols, les fascistes italiens – encore neutres –, les Blancs russes – et combien d’authentiques nazis sous ces camouflages faciles? – se promènent librement par toute la France.»
442 « J’ai tout à coup cette dure révélation: que nous sommes, nous, réfugiés politiques, révolutionnaires traqués, triplement vaincus dans l’immédiat parce que certains «d’entre nous» ne sont plus «d’entre nous», étant vaincus jusqu’au fond de l’âme, démoralisés; et qu’une sordide bataille commence parmi nous pour les places dans la dernière chaloupe du vaisseau qui coule. Mais de Suisse et d’Amérique parviennent d’étonnantes réponses. Ces lettres du poète J.-P. Samson et de Dwight Macdonald – deux hommes que je n’ai jamais vus – sont comme de fortes poignées de main dans la nuit. Presque incroyables. – Donc, nous tiendrons.» Note 136 «Jean-Paul Samson (1894-1964), écrivain pacifiste et insoumis, exilé depuis 1914 à Zurich, y publia sa revue Témoins (1953-1967), avec des textes de Serge, évoqué aussi dans son Journal de l’an quarante, Paris, Témoins, 1967. Dwight Macdonald (1906-1982), journaliste américain, un temps trotskiste, puis pacifiste et libéral. Éditeur de la revue Politics» Voir page Orwell

Tirés des notes des livres édités ou réédités :
J'ai essayé d'extraire des copieuses et riches notes les volumes cités. Il y a peut-être des doublons et j'ai aussi essayé d'éviter les textes alignés sur le Moscou de Staline.
Pour que certains ouvrages ainsi pouvaient réapparaître dans l'édition actuelle et sortir de l'oubli les victimes de la contre révolution stalinienne.
Chapitre 1
Note 5 - Nikolaï Gavrilovitch Tchernychevski  roman Que faire? (Paris, Éditions des Syrtes, 2000).
18 - Seul dans la vie à 14 ans. Le feu sacré (1911-1914), Paris, Stock
19 - Kropotkine (1842-1921) L’anarchie, sa philosophie, son idéal (1896); Autour d’une vie. Mémoires, La Tour d’Aigues, L’Aube, 2008 [1901]
- George Woodkock et Ivan Avakoumovitch, Pierre Kropotkine, prince anarchiste, Paris, Calmann-Lévy, 1953; réédition: Montréal, Écosociété, 1997
26 - Émile Pataud Coauteur (avec Émile Pouget) de Comment nous avons fait la Révolution, roman utopiste, Paris, Tallandier, 1909 (réédition: Paris, Syllepse, 1995, avec une dense présentation par Pierre Cours-Salies et René Mouriaux)
55 - Élisée Reclus L’évolution, la révolution et l’idéal anarchique (réédition: Montréal, Lux, 2004)
- Henriette Edwige Chardak, Élisée Reclus: une vie. L’homme qui aimait la Terre, Paris, Stock, 1997
- Élisée Reclus. Un encyclopédiste infernal!, Paris, l’Harmattan, 2005.
- Hélène Sarrazin, Élisée Reclus ou La passion du monde, Paris, Éditions du Sextant, 2003.
61 - Evno Azev  agent de l’Okhrana. personnage principal du roman de Roman Goul (1896-1986), Lanceurs de bombes. Azef, Paris, Gallimard, 1930, 1963
64 - Jehan Rictus, Le cœur populaire, Paris, Rey, 1914, réédition: Paris, Blussen, 2007
68 - Albert Joseph, dit Albert Libertad Le culte de la charogne et autres textes, choisis et présentés par Roger Langlais, Paris, Galilée, 1976; nouvelle édition revue et augmentée: Le culte de la charogne. Anarchisme, un état de révolution permanente (1897-1908), Marseille, Agone, 2006, de loin la meilleure!
77 - Prosper-Olivier Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, édition définitive, 1896 (réédition: Paris, La Découverte, 2004)
 - Bernard Noël, Dictionnaire de la Commune, Paris, Fernand Hazan, 1971
81 - Ernest-Lucien Juin (1872-1962) dit E. Armand et, à tort, Émile Armand, d’abord membre de l’Armée du Salut, puis anarchiste tolstoïen-chrétien et enfin «individualiste». Polyglotte, propagandiste actif, théoricien prolixe (L’initiation individualiste anarchiste; La révolution sexuelle et la camaraderie amoureuse – conjuguée sans décliner…), il créa et dirigea: L’Ère nouvelle (1901-1911), Hors du troupeau (1911-1912), Les Réfractaires (1912-1914), Pendant la mêlée (1915-1916) devenu Par-delà la mêlée (1916-1918), L’En dehors (1922-1939), L’Unique (1945-1956). Il y publia des textes du «Rétif». Voir René Guillot (éd.), E. Armand, sa vie, sa pensée, son œuvre, Paris, La Ruche ouvrière, 1964.
83 -Max Stirner (dit Johann Kaspar Schmidt, 1806-1856), philosophe allemand, auteur de L’unique et sa propriété, Paris, Stock, 1900, 1972, 1978; Lausanne, L’Âge d’Homme, 1972,
recueil de Diederick Dettmeijer (dir.), Max Stirner ou la première confrontation entre Karl Marx et la pensée anti-autoritaire, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1979
et Henri Arvon, Aux sources de l’existentialisme. Max Stirner, Paris, PUF, 1954
93 - Lucien Feuillade et Nicolas Lazarévitch, Tu peux tuer cet homme… Scènes de la vie révolutionnaire russe, Paris, Gallimard, 1950
98 - Pierre Aubery, Mécislas Golberg Anarchiste et décadent. 1868-1907, biographie intellectuelle suivie de Fragments inédits de son Journal, Paris, Minard, 1978
et réunis par Catherine Coquio: Mécislas Golberg (1869-1907), passant de la pensée. Une anthropologie politique et poétique au début du siècle, Paris, Maisonnneuve et Larose, 1994, et Mécislas Golberg, kaléidoscope, Paris/Caen, Minard, 2000
109 - Yves Pagès, L’homme hérissé. Liabeuf tueur de flics, Paris, L’Insomniaque, 2001
166 - Rirette Maîtrejean , Souvenirs d’anarchie, Quimperlé, La Digitale, 1988).
172 - Poulaille «Hommage à Victor Serge», Bassac, Plein Chant, 1991
173 - Albert Londres Œuvres complètes & Câbles et reportages, Paris, Arléa, 2007
174 - Sur la Bande à Bonnot et son procès:
- Malcolm Menzies, En exil chez les hommes, Troësnes, Corps 9, 1985 (réédition: Paris, Rue des cascades, 2007);
- La Bande à Bonnot à travers la presse de l’époque, Lyon, Fage, 2008 ;
- Anne Steiner, Les En-Dehors. Anarchistes individualistes et illégalistes à la «Belle Époque», Montreuil, L’Échappée, 2008
179 -  Jacques Baynac, Les socialistes-révolutionnaires de mars 1881 à mars 1917, Paris, Robert Laffont, 1979
180 - Boris Souvarine, Staline, Paris, Plon, 1935 (édition augmentée, 1940; réédition: Champ Libre, 1977)
- Simon Sebag Montefiore, Le jeune Staline, Paris, Calmann-Lévy, 2008.
- Roman Brackman, Staline, agent du tsar, Paris, L’Archipel, 2003
Chapitre 2
16 - Boris Viktorovitch Savinkov Souvenirs d’un terroriste, Paris, Champ Libre, 1982
- Victor Serge, «Savinkov et Kornilov» dans Lénine 1917, Paris, Robert Laffont, 2001
- Savinkov (mais signés «V. Ropchine») intéressants et trop méconnus romans Le cheval blême. Journal d’un terroriste (publié en russe en 1908), Paris, Phébus, 2003, très bien traduit et présenté par Michel Niqueux; Ce qui ne fut pas, Paris, Payot, 1921, (réédition: Paris, Éditions 13 bis, 1985)
13 bis, 1985)
18 - Trotski, Ma vie, Paris, Gallimard, 1953, 1968
Pierre Broué, Trotsky, Paris, Fayard, 1988
Jean-Jacques Marie, Trotsky. Révolutionnaire sans frontières, Paris, Payot, 2006,
20 - Léon et Maurice Bonneff La vie tragique des travailleurs, Paris, Jules Rouff, 1908 (nouvelle édition, corrigée et complétée par Michelle Perrot, Paris, EDI, 1984
61 - Roman Goul, Les maîtres de la Tchéka. Histoire de la terreur en URSS, 1917-1938, Paris, Les Éditions de France, 1938
Chapitre 3
1 - Michael Confino, Violence dans la violence. Le débat Bakounine-Netchaïev, Paris, Maspero, 1973
4 - Georges Haupt et Jean-Jacques Marie, Les bolcheviks par eux-mêmes, Paris, Maspero, 1969
13 - Paul Avrich, Les anarchistes russes, Paris, François Maspero, 1979
35 - Angélica Balabanova (Balanoff) - Ma Vie de Rebelle, Paris, Balland, 1981
111 - Annie Kriegel - Les Internationales ouvrières (1864-1943), Paris, PUF, 1975
113 - Le Ier Congrès des peuples de l’Orient, Paris, Maspero, 1971
117 - Voline et al., Répression de l’anarchisme en Russie soviétique, Paris, Éditions de la Librairie sociale, 1923
La révolution inconnue, 1917-1921, Paris, Les Amis de Voline, 1947 (rééditions: Paris, P. Belfond, 1969, 1986; Paris, Verticales, 1997; Genève, Entremonde, 2010
122 - Jean-Jacques Marie, Les paroles qui ébranlèrent le monde. Anthologie bolchevique (1917-1924), Paris, Le Seuil, 1967
125 - Maurice Vandamme dit Mauricius (1886-1974), collaborateur de l’anarchie, auteur de: Le rôle social des anarchistes (suivi de Contre la faim par Le Rétif), Paris, Éditions de l’anarchie, 1911; Au pays des Soviets. Neuf mois d’aventures, Paris, Eugène Figuière, 1922. Serge y est évoqué avec acrimonie. La suite est toujours inédite. Mauricius fut, un temps, «compagnon» de Rirette Maîtrejean…
Chapitre 4
2 - Stephen Cohen, Nicolas Boukharine. La vie d’un bolchevik, Paris, Maspero, 1979
4 - Léon Poliakov, L’épopée des vieux-croyants, une histoire de la Russie authentique, Paris, Perrin, 1991
Pierre Pascal (beau-frère de Serge), Avvakum et les débuts du Raskol. La crise religieuse au XVIIe siècle en Russie, Paris, Champion, et la traduction de la Vie d’Avvakum, Paris, Gallimard, 1939, 1960.
11 - Léonard Schapiro, Les bolcheviques et l’Opposition. Origines de l’absolutisme communiste, 1917, 1922, Paris, Les Îles d’Or, 1957
14 -Nestor Ivanovitch Makhno - Mémoires en 3 volumes, seul a été publié: La Révolution russe en Ukraine, t. 1, Mars 1917-avril 1918, Paris, La Brochure mensuelle, 1927, 360 p; réédition Paris, Belfond, 1970, avant-propos de Daniel Guérin; Coeuvres-et-Valsery, Ressouvenances, 2003.
Piotr Archinov [Archinoff], Le mouvement makhnoviste, Paris, Bélibaste, 1969
Alexandre Skirda: Nestor Makhno. Le cosaque libertaire (1888 [sic]-1934), Paris, Les Éditions de Paris, 1999
La guerre civile en Ukraine, 1917-1921, Paris, Les Éditions de Paris, 1999
Les anarchistes russes, les soviets et la révolution de 1917, Paris, Les Éditions de Paris, 2000
18 -Alexandre Skirda, Kronstadt 1921. Prolétariat contre bolchevisme, Paris, Tête de feuilles, 1971
31 - Arkadi Vaksberg, Alexandra Kollontaï, Paris, Fayard, 1996
35 - Boris Souvarine: Controverse avec Soljenitsyne, Paris, Allia, 1990
38 - Paul Avrich, La tragédie de Cronstadt. 1921, Paris, Le Seuil, 1975.
39 - Marcel Body  avec ses amis Jacques Sadoul, Pierre Pascal, la Révolution russe le 31 juillet 1917. Fondateur du Groupe communiste français d’Odessa: cf. son récit «Les groupes communistes français de Russie: 1918-1921», Contributions à l’histoire du Comintern, Genève, Librairie Droz, 1965, p. 39-65; réédité seul aux éditions Allia, Paris, 1988
De l’avis général, la teneur d’Un piano en bouleau de Carélie. Mes années de Russie (1917-1927), Paris, Hachette, 1981, semble due plus au co-auteur (pas nommé) qu’à l’auteur lui-même
41 - Alexander Berkman, Le mythe bolchevik. Journal 1920-1922, Quimper, La Digitale, 1996
La Commune de Cronstadt (recueil de documents comprenant la traduction intégrale des Izvestias de Cronstadt), Paris, Bélibaste, 1969
46 - Alexandre Skirda (dir), Les anarchistes dans la Révolution russe, Paris, Tête de feuilles, 1973
47 - Pierre Pascal Journal de Russie, t. 2, En communisme, 1918-1921, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1977
75 - Feliks Yakovievitch Kon dit Kohn L’évasion de dix condamnés à mort, Paris, Bureau d’éditions, 1932
76 -  Arpad Szepal, Les 133 jours de Béla Kun, Paris, Fayard, 1959
96 - Jean-Louis Panné, Boris Souvarine. Le premier désenchanté du communisme, Paris, Robert Laffont, 1993
98 - Marcel Body, «Les groupes communistes français de Russie 1918-1921» Genève, Librairie Droz, 1965; Paris, Allia, 1988
101 - Albert Thomas -  capitaine Jacques Sadoul, Notes sur la révolution bolchevique (octobre 1917-janvier 1919). Avec une préface de Henri Barbusse, deux lettres de l’auteur à Romain Rolland et une lettre de Albert Thomas adressée à l’auteur, Paris, Éditions de la Sirène, 1919; Paris, Maspero, 1971
104 - Nikolaï Aleksandrovitch Berdiaev : Le nouveau Moyen Âge, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1985
Problème du communisme, Paris, Desclée de Brouwer, 1933
Les sources et le sens du communisme russe, Paris, Gallimard, 1938, 1951, 1970;
105 - Salomon Abramovitch Dridzo dit Lozovski L’Internationale syndicale rouge, Paris, Maspero, 1976.
121 - Andreï Biély - Le roman Pétersbourg (Lausanne, L’Âge d’Homme, 1967).
129 - Berkman Mémoires de prison d’un anarchiste, Paris, Presses de la Renaissance, 1977
132 - Bakounine Confession. 1851, traduit par Paulette Brupbacher, introduction de Fritz Brupbacher, notes de Max Nettlau, Paris, Rieder, 1932; avec un avant-propos de Boris Souvarine, Paris, PUF, 1974
Chapitre 5
18 - Charles Rappoport (1865-1941) écrivain et militant socialiste russe naturalisé français en 1899. D’abord au parti socialiste puis au parti communiste qu’il quitte après l’exécution de Boukharine en 1938 (qualifiant Staline de «Bonnot-Staline»). Journaliste politique, propagandiste, orateur et marxiste orthodoxe critique. Une vie révolutionnaire: 1883-1940. Les mémoires de Charles Rappoport, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1991.
41 - Arcadi Vaksberg, Le mystère Gorki, Paris, Albin Michel, 1997
67 - Georges Castellan, L’Allemagne de Weimar (1918-1933), Paris, Armand Colin, 1969
108 - Branko Lazitch, Ma vie de rebelle, Paris, Balland, 1981
126 - Hugo Bettauer La rue sans joie, Paris, Albin Michel, 1927
La ville sans juifs, Paris, Albin Michel, 1929; Balland, 1983
133 - Michael Löwy (Pour une sociologie des intellectuels révolutionnaires. L’évolution politique de Lukács, 1909-1929, Paris, PUF, 1976
Chapitre 6
5 - Georges Haupt et Jean-Jacques Marie, Les bolcheviks par eux-mêmes, Paris, Maspero, 1969
11 - Vassili Vassilievitch Rozanov Dans Le feu noir Paris, Éditions du Rocher, 2006
13 - Victor Serge Destin d’une révolution. URSS, 1917-1937, Grasset et Robert Laffont
14 - Julie Grandhaye, «Les décembristes et la Loi. Genèse d’un concept», dans Sylvie Martin (dir.) Circulation des concepts entre Occident et Russie, Lyon, ENS/LSH, 2008
17 -  Alexandra Kollontaï, Autobiographie, à son roman Les amours des abeilles travailleuses (Paris, Bélibaste, 1976)
Alexandra Kollontaï, Marxisme et révolution sexuelle, Paris, Maspero, 1973
20 - Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski  Récits de la maison des morts (remarquable édition de Pierre Pascal, Paris, Garnier, 1962), il évoque le bagne sibérien
63 - Pierre Broué, Le parti bolchevique, Paris, Éditions de Minuit, 1972
65 - Jean-Pierre Morel, Le roman insupportable. L’Internationale littéraire et la France (1920-1932), Paris, Gallimard, 1985
75 - Roy Medvedev, Le stalinisme. origines, histoire, conséquences, Paris, Le Seuil, 1972,
76 - Pierre Naville: La révolution et les intellectuels, Paris, Gallimard, 1975
Trotsky vivant, Paris, Julliard, 1962
De Gérald Rosenthal: Mémoire pour la réhabilitation de Zinoviev (L’affaire Kirov), Paris, Julliard, 1962
Avocat de Trotsky, Paris, Robert Laffont, 1975
87 - Philippe Baudorre, Barbusse. Le pourfendeur de la Grande Guerre, Paris, Flammarion, 1995
90 - Victor Loupan et Pierre Lorrain, L’argent de Moscou. L’histoire la plus secrète du PCF, Paris, Plon, 1994
Chapitre 7
14 - Ante Ciliga, Dix ans au pays du mensonge déconcertant, Paris, Champ Libre, 1977
15 - Sergueï Fiodorovitch Platonov (1860-1933), auteur en 1929 d’un Boris Goudounov, tsar de Russie (1598-1605) et d’une Histoire de la Russie des origines à 1918 (les deux traduits chez Payot, Paris, 1929)
27 - Nikolaï Nikolaïevitch Soukhanov (Himmer) 7 volumes; traduction française très abrégée: La Révolution russe, Paris, Stock, 1965
36 - Pierre Broué, Rakovsky ou la révolution dans tous les pays, Paris, Fayard, 1996
42 - Gherassim Istrati dit Panaït (1884-1935) Le pèlerin du cœur, Paris, Gallimard, 1984
Le vagabond du monde, Bassac, Pleint Chant, 1989
L’intégrale des récits chez Gallimard (4 vol., 1968-1970, puis coll. «Folio»)
Monique Jutrin-Klener, Panaït Istrati. Un chardon déraciné, Paris, Maspero, 1970; Paris, L’Échappé, 2014
Boris Souvarine, Panaït Istrati et le communisme, Paris, Champ Libre, 1981
56 - Robert Conquest, La grande terreur. Les purges staliniennes des années 1930, précédé de Sanglantes moissons, Paris, Robert Laffont, 1995
71 - John Dos Passos (1896-1970), longtemps engagé à gauche (défense de Sacco et Vanzetti), auteur de trilogies romanesques: U.S.A. (42e parallèle, 1919, La grosse galette [Gallimard]), District of Columbia (Aventures d’un jeune homme, Numéro un, Le grand dessein [Gallimard]
84 - David Caute, Les compagnons de route 1917-1968, Paris, Robert Laffont, 1979
Le communisme et les intellectuels français 1914-1966, Paris, Gallimard, 1967
85 - Tchoukovski, Journal 1901-1929 et Journal 1930-1969, Paris, Fayard, 1997 et 1998
86 - Vitali Chentaliski, La parole ressuscitée. Dans les archives littéraires du KGB et Les surprises de la Lioubanka. Nouvelles découvertes, Paris, Robert Laffont, 1993 et 1996
91 - Nina Denissoff, Fédor Sologoub. 1863-1927, Paris, La Pensée universelle, 1981
116 - Vera Figner Mémoires d’une révolutionnaire le Mercure de France ayant repris en 2017 l’édition de Gallimard
Chapitre 8
5 - Vitali Chentaliski, La parole ressuscitée. Dans les archives littéraires du KGB; Les surprises de la Lioubanka. Nouvelles découvertes, Paris, Robert Laffont, 1993 et 1996
11 - Varlam Chalamov - Récits de la Kolyma (Paris, Verdier, 2003)
Varlam Chalamov - Vichéra, Paris, Verdier, 2000
14 - Pierre Pascal, La révolte de Pougatchev, Paris, Julliard, 1971
22 - Pierre Broué, Communistes contre Staline. Massacre d’une génération, Paris, Fayard, 2003
26 - Alla Kirilina, L’assassinat de Kirov. Destin d’un stalinien, 1888-1934, Paris, Le Seuil, 1995
36 - Fritz Brupbacher - Soixante ans d’hérésie; Marx et Bakounine; Bakounine ou le démon de la révolte, Paris, Éditions du cercle, 1971
37 -  Charles Plisnier - Faux passeports ou Les mémoires d’un agitateur, Paris, Corréa, 1937, Prix Goncourt, il évoque Serge)
Paul Aron, Charles Plisnier. Entre l’Évangile et la révolution, Bruxelles, Labor, 1988
42 - André Banuls, Heinrich Mann, le poète et la politique, Paris, Klincksieck, 1966
Gustav Regler - Mémoires: Le glaive et le fourreau, Paris, Plon, 1960; Arles, Actes Sud, 1999
44 - Rudolf Maurer, André Gide et l’URSS, Berne, Tillier, 1983
46 - Henry PoulailleNouvel Âge littéraire (1930, manifeste-bilan-anthologie; Bassac, Plein Chant, 2016)
La littérature et le peuple (Bassac, Plein Chant, 1986 et 2003)
Le pain quotidien (Grasset)
Seul dans la vie à 14 ans (Stock, 1980)
Cahiers Henry Poulaille (Bassac, Plein Chant,
52 - Serge Berstein (dir.), Le 6 février 1934, Paris, Gallimard/Julliard, 1975
55 - Anne Applebaum, Goulag. Une histoire, Paris, Grasset, 2005
Chapitre 9
38 - Daniel Guérin (1904-1988), auteur de Front populaire, révolution manquée, Paris, Julliard, 1963; Puis, Maspero, 1970; Arles, Actes Sud, 1997; Marseille, Agone, 2004, 2013
40 - Joaquín Maurín - Révolution et contre-révolution en Espagne, Paris, Rieder, 1938.
42 - Nicolas Werth, Les Procès de Moscou, Bruxelles, 2006
Pierre Broué, Les Procès de Moscou, Paris, Julliard, 1964
59 - Michel Winock, Histoire politique de la revue Esprit. 1930-1950, Paris, Le Seuil, 1975
61 - Rudolf Maurer, André Gide et l’URSS, Berne, Tillier, 1983
66 - Friedrich Adler, Le Procès de Moscou. Un procès en sorcellerie, Paris, Nouveau Prométhée, 1936
68 - Julián Gorkin, Les communistes contre la révolution espagnole, Paris, Belfond, 1978
94 - Gérard Rosenthal  «avocat de Trotski» (titre éponyme de ses souvenirs, Paris, Robert Laffont, 1975
119 - Daniel Guérin -Fascisme et grand capital. Italie-Allemagne parut chez Gallimard en 1936, 1945, puis chez Maspero, 1965, 1969 et enfin chez Libertalia, 2013
139 - Varian Fry, La liste noire, Paris, Plon, 1999 (réédition sous le titre Livrer sur demande. Quand les artistes, les dissidents et les Juifs fuyaient les nazis: Marseille, 1940-1941, Marseille, Agone, 2008, 2017
153 - Julián Gorkin, L’assassinat de Trotsky, Paris, Julliard, 1970
Pierre Broué, L’assassinat de Trotsky, Bruxelles, Éditions Complexe, 1980.

Ida Mett La commune de Cronstadt
https://spartacus.atheles.org/livres/lacommunedecronstadt/

Texte en ligne http://www.antimythes.fr/individus/mett_ida/mett_ida.html

Voir aussi tiré de "Les soviets trahis par les bolcheviks" de Rudolf Roker L'INSURRECTION DE KRONSTADT...

Page 7 «L'insurrection des marins de 1921 est, en effet, à la limite de deux époques: d'une part, elle parachève la phase spontanée, populaire, la phase d'espoir de la révolution; d'autre part, elle amorce tout ce qui a été fait depuis, tout ce qui a été imposé.» Et l'oubli de Makhno et de Kronstadt.
9 Début du 1er chapitre : Description d'un commandement corrompu et crétin du régime féodalo-bourgeois contre des marins au bagage technique nécessaire pour ces bateaux sophistiqués. Ces officiers ont scié la branche sur laquelle ils étaient assis.
15 Au début de la révolution (avant le coup d'état des bolchéviques) : «Cronstadt devint bientôt la Mecque révolutionnaire où se rendaient les différentes délégations du front et de l'arrière. C'était en partie la presse bourgeoise qui avait créé cette réputation révolutionnaire de Cronstadt. C'était elle aussi qui l'appelait ironiquement la République cronstadienne en l'accusant de séparatisme antiétatiste et d'actes anarchistes. Citons comme exemple la décision prise à la séance du Soviet de Cronstadt du 26 mai 1917, qui devait faire hurler la bourgeoisie.
Cette décision attribuait dorénavant tout le pouvoir au Soviet de Cronstadt. Prélude de la lutte pour le pouvoir des soviets dans tout le pays, ...»
16 «Cette décision du soviet cronstadien eut l'effet d'un coup de tonnerre. Le gouvernement provisoire et la grande presse commencèrent à calomnier la République cronstadienne en l'accusant d'excès de toutes sortes et surtout d'indiscipline criminelle menaçant de rompre le front du Nord, .... Ces bruits gagnèrent tous les coins du front et les provinces les plus éloignées. Mais la calomnie eut une action contraire à celle que ces auteurs escomptaient... Les délégations arrivant à Cronstadt étaient conquises par son esprit, son enthousiasme et sa fidélité à la démocratie ouvrière.»
17 Trotsky applaudissant l'esprit révolutionnaire de Kronstadt et qu'il va plus tard détruire. «Le 3 juillet une descente de plus de 2.000 marins armés défila dans les rues de Pétrograd semant la terreur dans la bourgeoisie de la capitale. En octobre, Cronstadt ainsi que d'autres centres de la flotte baltique, comme Helsingfors, envoyèrent à l'embouchure de la Néva des bâtiments de guerre, élément décisif dans la marche de l'insurrection. Dans l'élaboration des plans insurrectionnels, Smolny (centre du parti bolchévique avant octobre) plaçait de grands espoirs dans les matelots de la Baltique, voyant en eux des détachements de combat qui combinaient la résolution prolétarienne avec une forte instruction militaire, dit Trotski dans son Histoire de la Révolution Russe ... Ce sont encore des matelots qui occupèrent au cours des journées d'Octobre l'agence télégraphique gouvernementale, les locaux de la Banque d’État et d'autres points stratégiques de la plus haute importance pour l'issue de l'insurrection.»
19 Menaces Kerensky le 7 juillet 1917 repoussées par les marins de Kronstadt «... j'ordonne aux équipages des bâtiments de ligne Petropavlovsk, Respoublika et SIava, suspects d'activité contres évolutionnaire et du vote des résolutions, d'arrêter dans le délai de 24 heures les meneurs et de les amener à Pétrograd pour instruction et jugement ainsi que de donner l'assurance de leur soumission au Gouvernement provisoire. ... J'annonce aux équipages de Cronstadt et des bâtiments précités que, dans le cas de non accomplissement de mon ordre, ils seront déclarés traîtres à la patrie et à la révolution; contre eux les mesures les plus sévères seront prises.» ...«Lors de la discussion de cette dépêche au Soviet de Cronstadt, le bolchévik Raskolnikov disait: Depuis qu'en Russie un mouvement ouvrier existe, en réponse à pareilles exigences de dénonciation des meneurs, les ouvriers grévistes ont toujours courageusement répondu: «Il n'y a pas de meneurs parmi nous; nous sommes tous les meneurs des grèves».
20 «Trois ans et demi plus tard, le gouvernement bolchévik posa aux marins de Cronstadt la même condition: dénoncer les meneurs! Les matelots cronstadiens, suivant l'exemple de leurs aînés dans Ce mouvement révolutionnaire, répondirent par un refus catégorique au gouvernement bolchéviste. Ils ne faisaient que suivre les vieilles traditions révolutionnaires de la flotte et du prolétariat.»
Menaces répétées entre 1917 et 1921 par les bolchéviques cette fois sur des mensonges par Trotski, repris malheureusement par Victor Serge dans son "Trotski" et reniés par lui même plus tard.
23-24 «L'insurrection de Cronstadt eut lieu trois mois après la liquidation du dernier front de guerre civile en Russie européenne.
A l'issue victorieuse de cette guerre, la population laborieuse du pays, dans un état de famine permanente, était à la merci du régime dictatorial d'un État totalitaire, dirigé par un seul parti. Cependant la génération d'Octobre avait encore présents à la mémoire les mots d'ordre de la révolution sociale les poussant à l'édification d'un monde nouveau. Cette génération d'Octobre, qui comptait dans son sein des prolétaires remarquables avait consenti, le cœur serré, à abandonner momentanément ses mots d'ordre d'égalité et de liberté, les croyant sinon incompatibles, du moins difficilement applicables en temps de guerre. Mais, une fois la guerre victorieusement terminée, les prolétaires des villes, les matelots, les soldats rouges et les paysans laborieux, tous ceux qui versèrent leur sang durant la guerre civile, ne voyaient plus de raison à l'existence de la famine, et à la nécessité d'une soumission aveugle à une discipline aussi féroce. Celle-ci, si elle avait eu des excuses en temps de guerre, les perdait à présent.
Et pendant que les uns se battaient sur les fronts, les autres, les organisateurs de l'État  renforçaient leurs positions, se détachant de plus en plus des travailleurs. La bureaucratie prenait des formes redoutables. L'État était dirigé par un seul parti qui incorporait de plus en plus d'éléments arrivistes. Par suite, un prolétaire, non-membre du parti dirigeant, valait, sur la balance de la vie quotidienne, infiniment moins qu'un ancien noble ou bourgeois, membre du parti. La critique libre n'existait déjà plus, et n'importe quel communiste pouvait déclarer contre-révolutionnaire un prolétaire défendant ses droits et sa dignité de classe.»
26 Refus de Lénine de discuter : «les marins protestèrent contre la situation générale en abandonnant en masse le Parti communiste. Ainsi, d'après les renseignements de Sorine, Commissaire de Petrograd, 5.000 marins abandonnèrent le parti au cours du mois de janvier 1921.
Il est hors de doute que la discussion à l'intérieur du Parti joua un grand rôle psychologique: vu l'importance de la question, la discussion déborda les limites strictes du Parti et s'étendit aux masses ouvrières, à l'armée et à la flotte. La critique passionnée avait joué le rôle d'un catalyseur; le prolétariat avait raisonné logiquement: si la discussion et les critiques étaient permises aux membres du Parti, pourquoi ne seraient-elles pas permises aux grandes masses qui venaient de supporter toutes les épreuves de la guerre civile?
Lors de son discours au Xème Congrès du Parti, Lénine exprima le regret d'avoir autorisé cette discussion: «Ayant autorisé cette discussion, nous avons certainement commis une erreur» dit-il, «un tel débat fut nocif à la veille d'un printemps plein de difficultés».
28-29 Grèves économiques et politiques à Petrograd suivi de répressions de la part de l'appareil bolchévique. «... Les grévistes mettaient en avant des mots d'ordre économiques  ... Mais à côté de ces mots d'ordre économiques, plusieurs usines formulèrent des revendications purement politiques, comme la liberté de parole et de la presse et la libération des prisonniers politiques.»
Envoi de délégués de Kronstadt pour comprendre la situation et vote par les marins pour retrouver les idéaux du début de la révolution. Dont le point 9 contredit Trostski «Le point 9, demandant la ration égale pour tous les travailleurs, réduit à néant l'accusation formulée en 1938 par Trotski (dans sa réponse à Wendeline Thomas) et qui disait que «tandis que le pays avait faim, les Cronstadiens exigeaient des privilèges».
33 «Le paragraphe 14 pose de nouveau la question du contrôle ouvrier qui fut avant Octobre un des mots d'ordre les plus populaires du prolétariat. Les Cronstadiens comprenaient que le véritable contrôle avait échappé à la base et ils se proposaient de le remettre réellement en vigueur, alors que l’État bolcheviste tendait à le réaliser par un commissariat spécial, créé sous le nom d'Inspection ouvrière et paysanne.
A qui l'histoire a-t-elle donné raison?
Peu de temps avant la seconde rechute de la maladie, Lénine devait écrire dans la Pravda (du 28 janvier 1923): «Parlons net, l'inspection n'a actuellement aucune autorité. Tous le monde sait qu'il n'y a pas de pire institution que notre inspection». Ceci était dit un an et demi après l'écrasement de Cronstadt, Staline étant Commissaire du Peuple à l'inspection.»
38 Lénine au courant «L'appel de la Radio-Stanzia Moskva provenait évidemment du sommet du Politbureau du Parti. Il était lancé avec l'autorisation de Lénine, qui devait être au courant de la situation de Cronstadt. En admettant même qu'il ait puisé ses renseignements auprès de Zinoviev, qu'il savait froussard et paniquard, on croira difficilement qu'il n'ait pas compris le véritable état de choses; car Cronstadt lui avait envoyé le 2 mars une délégation, et il eût suffi d'interroger celle-ci pour être au courant des véritables motifs de l'insurrection. Sans aucun doute Lénine et Trotski, comme d'ailleurs toute la direction du Parti, savaient parfaitement qu'il ne s'agissait pas là d'une révolte de généraux.»
39 utilisation des compétences d'officiers des 2 côtés «Il faut toutefois reconnaître que les Cronstadiens utilisèrent dans une certaine mesure la compétence militaire des officiers qui se trouvaient à la forteresse au moment de l'insurrection. Il est possible que ces officiers aient donné des conseils aux insurgés par hostilité à l'égard des bolchéviks; mais les gouvernementaux eux aussi se servaient des compétences militaires d'anciens officiers dans leurs attaques contre Cronstadt.»
88 «Les Cronstadiens étaient sincères et naïfs. Croyant à la justesse de leur cause ils ne prévoyaient pas la tactique de l'adversaire. Ils attendirent l'aide du pays entier dont ils savaient exprimer les doléances. Ils perdirent de vue que ce pays se trouvait déjà enfermé dans le cercle de fer d'une dictature qui ne permettait plus au peuple la libre expression de ses désirs, le libre choix de son régime.»

Boris Pilniak LE CONTE DE LA LUNE NON ÉTEINTE
http://www.editions-interferences.com/


«Publié en 1926 dans la célèbre revue littéraire Novy Mir, ce petit texte d'une grande originalité stylistique a été immédiatement perçu comme un brûlot. Il raconte, dans un style cinématographique et saccadé, l'histoire d'un commandant de l'armée Rouge que les autorités obligent à se faire opérer d'un ulcère, et qui meurt sur la table d'opération.
Bien que l'auteur se fût à l'époque défendu d'avoir tiré son sujet de la réalité, tout le monde reconnut dans le personnage principal Frounzé, héros de la guerre civile et commissaire du peuple, mort dans les mêmes conditions, et dans le personnage sans nom qui l'oblige à cette opération funeste, Staline qui était alors en train de s'emparer du pouvoir.
Ce récit qualifié de « contre-révolutionnaire et calomnieux à l'encontre du Comité central et du Parti » et immédiatement censuré (tous les numéros de la revue déjà en circulation furent confisqués et détruits) est l'un des premiers textes littéraires à décrire de l'intérieur la machine infernale de la révolution broyant peu à peu ses enfants, et à réfléchir sur la fuite en avant que provoque le déchaînement de forces incontrôlables.
Mais ce n'est pas là son seul intérêt. Sa puissance presque hallucinatoire tient avant tout à ses qualités littéraires et à son incroyable modernité : nous voyons défiler une succession de faits et d'images sur lesquelles se focalise, avec la froideur et la précision d'une caméra, le regard d'une lune affolée qui assiste aux actes étranges des hommes dans une ville-machine parcourue d'automobiles folles.»

Rudolf Rocker Les soviets trahis par les bolchéviks
https://spartacus.atheles.org/livres/lessovietstrahisparlesbolcheviks/


Sur le site de l'éditeur : «Il s’agit là de la première critique d’ensemble du régime bolchévik d’un point de vue anarchiste, parue en Allemagne en 1921 sous le titre La faillite du communisme d’État russe.
Rudolf Rocker, militant anarcho-syndicaliste, avait au cours d’une longue période d’exil à Londres participé aux combats des ouvriers de la confection contre l’exploitation ; rentré en Allemagne en 1918, il avait œuvré au regroupement des militants anarcho-syndicalistes.
Dans ce livre, il montre comment, devenus maîtres des Soviets qui étaient nés de l’action spontanée des masses, les bolcheviks, après s’être emparés des pouvoir étatiques, en ont usé pour tenter d’intégrer à l’appareil d’État toutes les autres tendances révolutionnaires, ainsi que pour diffamer, calomnier, éliminer et massacrer quiconque refusait de se soumettre. S’appuyant sur des témoignages de première main, il dénonce les méthodes des bolcheviks qui ont, par exemple, cyniquement trahi le pacte conclu avec les troupes de Makhno, aggravé la famine qui sévissait déjà en détruisant les communes et les coopératives paysannes et ont fondé un État tout-puissant, prétendument socialiste, instrument d’une nouvelle forme de l’esclavage salarié.»

Rudolf Rocker ou l’Apatride conséquent en pdf sur ce site

Vous pouvez trouver le texte ici : antimythes.fr... rocker_rudolf.html

Comme introduction Rudolf Rocker
page 5 «On ignore à peu près tout, en France, du mouvement anarchiste de langue allemande entre 1880 et 1933. Aucun effort ,'a été fait pour traduire et diffuser les écrits de Most, Rocker, Landauer, Ramus pour ne citer que quelques noms.»
A propos de ce commentaire :
acontretemps.org/-/a_propos_de_gustav_landauer en pdf sur ce site
Trouvé en cherchant ces noms :
http://acontretemps.org/spip.php?article390 en pdf sur ce site
«...l’anarchisme international a contracté envers les pionniers John Most et Joseph Dietzgen, les martyrs Ling, Engel, Spiess, Noebe et Schwab, les orateurs Friedländer et Fritz Kater, les écrivains Landauer, Mühsam, Toller, Pfemfert, Ramus (pour ne citer que les morts) une dette impérissable de gratitude.»
Chapitre I
9 «La calomnie, arme de la bourgeoisie ... est aujourd'hui l'arme préférée de la presse du parti communiste russe et de ses tristes succursales à l'étranger. Maria Spiridonova et les maximalistes [Parti socialiste-révolutionnaire de gauche, dit SR de gauche] : des contre-révolutionnaires! les anarchistes: des contrerévolutionnaires! les syndicalistes: des contre-révolutionnaires! Makhno: un contre-révolutionnaire! les insurgés de Kronstadt: des contre-révolutionnaires! Et qui ne le croit pas ne peut naturellement qu'être un contre-révolutionnaire!»
«L'explosion de la révolution russe fut en effet le premier signe flamboyant du réveil de l'humanité dans l'horrible monotonie de la tuerie qui avait transformé l'Europe en un immense abattoir.
Le monde entier se prit à respirer de nouveau: le maléfice était rompu! L'effrayante hypnose de la folie meurtrière, qui avait entraîné depuis des années l'humanité dans une ronde insensée de sang et de ruines, avait perdu sa force — on sentait venir sa fin.»
10 «Des hommes comme Kropotkine, Malatesta, Bertoni, Domela Nieuwenhuis, Sébastien Faure et bien d'autres, qui s'étaient dès le début expressément opposés au bolchévisme, se placèrent sans hésiter un instant aux côtés de la Russie révolutionnaire, non pas parce qu'ils étaient d'accord avec les principes et directives bolchéviques, mais simplement parce qu'ils étaient des révolutionnaires et, comme tels, les ennemis de toute tentative contre-révolutionnaire.
La presse anarchiste et syndicaliste s'efforça particulièrement d'observer une grande retenue dans sa critique des idées bolchéviques, pour ne pas apporter d'eau aux moulins de la contre-révolution. Bien des nouvelles qui nous parvenaient, bien des mesures du gouvernement soviétique que nous pensions devoir être fatales au développement de la Révolution, furent passées sous silence, car l'on se disait que ce n'était pas le moment de critiquer. Chacun ressentait toute la force des énormes difficultés qui s'amassaient en Russie et menaçaient le cours des événements révolutionnaires.»
11 «ce fut justement cette position difficile, où l'irrésistible pression des circonstances poussa toutes les tendances non bolchéviques du mouvement socialiste en général, qui donna aux partisans sans scrupules du bolchévisme la possibilité de diffamer comme contrerévolutionnaires tous ceux qui suivaient une autre voie et ne voulaient pas se plier à leur diktat.»
15 «Lénine, ce grand opportuniste, le sent bien, même s'il n'ose l'avouer ouvertement. Il sait que l'expérience bolchévique a irrémédiablement fait faillite et que rien au monde ne peut faire que ce qui est arrivé ne soit arrivé. C'est pourquoi il appelle le capitalisme international à sa rescousse, tout autre chemin lui étant barré. ... Le gouvernement russe ne passe pas accord avec le capitalisme étranger parce que Lénine et d'autres avec lui sont effectivement devenus modérés, mais parce qu'il n'a plus d'autre moyen. ...
Certes, il pourrait volontairement partir, cédant la place aux éléments de gauche, mais c'est justement là ce que ne fait pas un gouvernement. C'est en effet une caractéristique essentielle de tout pouvoir, que ceux qui le détiennent cherchent par tous les moyens à conserver le monopole de leur domination.»
16 «La politique de Robespierre a conduit la France au 9 Thermidor, puis à la dictature militaire de Napoléon. A quels abîmes la politique de Lénine et de ses camarades conduira-t-elle la Russie?» Texte écrit en 1921, l'abîme on l'a connu et la faillite est arrivée plus tard en 1991. Pourquoi 74 ans ?
Chapitre II
19 «L'exemple de la Révolution Française: ...lorsque les forces révolutionnaires actives se furent épuisées au combat
et que les Jacobins eurent réussi à dépouiller les sections de leur autonomie et à les incorporer en tant qu'organes subordonnés à l'appareil central D’État, que commence le déclin de la Révolution. La victoire de Robespierre fut aussi celle de la contre-révolution. Le 24 mars 1794 [exécution des Hébertistes] et le 9 Thermidor [chute de Robespierre] sont les deux piliers sur lesquels s'édifia la victoire de la réaction.»
20 «Les Bolchéviks n'ont jamais été partisans d'un véritable système des conseils. En 1905, Lénine expliquait par exemple au président du Soviet de Saint-Pétersbourg que «son parti ne pouvait sympathiser avec l'institution démodée du système des conseils». Mais comme les premières étapes de la Révolution russe s'étaient justement développées sur cette base du système des conseils, les Bolchéviks durent, lorsqu'ils prirent le pouvoir, s'accommoder bon gré mal gré de cet héritage, très douteux à leurs yeux. Toute leur activité tendit alors à les dépouiller peu à peu de tout pouvoir et à les subordonner au gouvernement central.»
21 «... les cruelles persécutions auxquelles sont soumises aujourd'hui en Russie les tendances socialistes les plus variées - ... — et la répression brutale et systématique de toute opinion ne tendant pas à l'aveugle justification du système actuel, ne naissent absolument pas du sentiment de la nécessité de défendre les conquêtes de la Révolution ... contre des intrigues ennemies, mais au contraire de l'aveugle suffisance autoritaire d'un petit groupe, qui cherche à couvrir sa soif de puissance du nom glorieux de «dictature du prolétariat».
Chapitre III
22 -23 «Une manœuvre de Boukharine : Lors de la séance finale du congrès de l'Internationale des Syndicats Rouges à Moscou, il s'est produit un incident significatif: Boukharine, qui n'assistait au congrès qu'en qualité d'observateur, prit soudain la parole, au grand étonnement des délégués étrangers, pour lancer une attaque pleine de haine contre les anarchistes. Les délégués avaient véritablement des raisons d'être étonnés, une minorité parmi eux étant seulement en mesure de deviner la cause profonde de ce pénible épisode.
Peu après l'arrivée des délégués étrangers, une commission spéciale s'était en effet constituée, avec mission de présenter à Lénine et à d'autres représentants importants du gouvernement soviétique une requête demandant la libération des anarchistes et anarcho-syndicalistes emprisonnés. On promit aux membres de cette commission de faire tout ce qui pouvait être fait dans ce domaine et l'on s'engagea en même temps à ne pas parler publiquement au congrès de cette pénible affaire. La commission tint sa parole et, pendant toute la durée du congrès, la question des révolutionnaires incarcérés ne fut pas évoquée. On peut alors imaginer la stupeur des membres de la commission, lorsque soudainement et pour ainsi dire juste avant la fermeture des portes, Boukharine traîna sans aucune motivation cette question devant le forum du congrès. Mais la stupeur fut encore plus grande lorsque, le délégué français Sirolle ayant demandé la parole après le discours de Boukharine pour faire une déclaration au nom de la commission, le président du congrès, Lozovsky, la lui refusa catégoriquement. Ce comportement autoritaire du président, accordant la parole à un non-délégué - et, qui plus est, sur une question qui n'était pas à l'ordre du jour du congrès - pour refuser le droit de réponse à un délégué, suscita de manière bien compréhensible une vive émotion dans le congrès. Les remous furent tels que le congrès faillit s'achever dans le chaos et que Lozovsky se vit finalement obligé de céder à la volonté générale des délégués et d'accorder la parole à Sirolle, concession devenue absolument nécessaire, si l'on voulait éviter une rupture publique.»
23 «Boukharine essaya d'expliquer que l'on ne devait en aucun cas comparer les anarchistes russes à ceux des autres pays, car il s'agissait en Russie d'une espèce tout à fait particulière, contre laquelle le gouvernement devait se défendre. Les anarchistes incarcérés étalent de simples criminels, des partisans du «chef de bande» Makhno, des gens que l'on avait pris les armes à la main, contre-révolutionnaires avérés, etc...» 23-24 «L'immense majorité des anarchistes emprisonnés en Russie soviétique ne sont pas plus des partisans de Makhno qu'ils n'ont été pris les armes à la main. La raison de leur emprisonnement ne leur a jamais été communiquée, on les a jetés au cachot uniquement à cause de leurs idées. Quelques-uns des camarades récemment incarcérés ont ainsi exigé des agents de la Commission Extraordinaire une justification de leur emprisonnement. «Vous n'avez rien fait, leur fut-il répondu, mais vous pourriez faire quelque chose». Que l'on se représente la tempête d'indignation qui s'élèverait dans un État bourgeois courant, dont la police ferait preuve d'une telle cynique franchise.»
24 «Lorsqu'éclata la Révolution, les anarchistes jouèrent un rôle important et furent parmi les éléments les plus actifs du mouvement révolutionnaire dans son ensemble. Ils avaient alors un grand nombre de quotidiens et leur propagande avait pénétré profondément dans les masses. A Kronstadt, Odessa, lékaterinenbourg et dans nombre d'autres villes importantes, ils avaient les masses ouvrières avec eux.Parmi les différentes tendances, les anarchistes-communistes et les anarcho-syndicalistes jouissaient de la plus grande influence.
Les anarchistes furent les premiers à attaquer le gouvernement provisoire et ce, à une époque où Lénine et les Bolcheviks parlaient encore en faveur de l'Assemblée Nationale. De même, ils avaient fait leur le mot d'ordre «Tout le pouvoir aux Soviets!», alors que les Bolcheviks ne savaient même pas encore quelle attitude ils devaient prendre à l'égard de ces derniers.
25 «C'est un fait historique incontestable que, sans l'aide énergique des anarchistes, les Bolcheviks ne seraient jamais arrivés au pouvoir. Les anarchistes combattirent partout aux endroits les plus dangereux. Ainsi, lorsque les gardes-blancs se furent alliés à Moscou aux bandes de tueurs des «Cent-Noirs», et retranchés dans l'hôtel «Métropol», ce sont eux qui prirent d'assaut ce bastion, après une sanglante bataille, qui dura trois jours entiers.
Dans le passage suivant, extrait de la revue «Les Temps nouveaux», un de nos camarades russes a décrit de manière très expressive les événements de cette époque: «Lénine s'empressa de publier un décret - ce fut son premier - dans lequel il déclarait que son parti se nommait désormais le «parti des communistes». Ce décret parut dans les Izvestia, qui annonçaient par ailleurs que le gouvernement était décidé à introduire le communisme dans toute la Russie. La Fédération anarchiste de Pétrograd demanda alors à Lénine d'expliquer ce qu'il entendait par communisme et de quelle manière il pensait l'appliquer, s'il voulait le communisme libre ou bien plutôt un communisme à sa façon, inventé par les Bolchéviks pour mettre les masses paysannes et ouvrières à la remorque de leur parti. Lénine répondit qu'il souhaitait sérieusement introduire le communisme libre dans toute la Russie, ajoutant cependant que cela ne pouvait être réalisé que graduellement et demandant en même temps la collaboration énergique de tous les groupes anarchistes, afin qu'il soit en mesure de remplir cette difficile et immense tâche. Les anarchistes furent assez naïfs pour prendre ces mots pour argent comptant et soutenir les Bolcheviks dans leur lutte pour le but commun».»
25-26 «Dans cette période extrêmement critique pour eux, les Bolchéviks, voyant que les anarchistes étaient un précieux soutien, n'hésitèrent pas à faire usage de cette force aussi longtemps que la situation l'exigea. Ainsi, en décembre 1917, alors que Pétrograd était en proie à des hordes de soldats revenant du front et autres éléments douteux. Ces bandes, armées jusqu'aux dents, pénétraient dans les magasins et dépôts de vivres et pillaient à cœur joie. Les Bolcheviks envoyèrent des gardes rouges aux endroits menacés pour mettre fin aux pillages. On essaya d'abord avec les matelots, dans lesquels on avait encore quelque confiance. Après quelques tentatives timides, ceux-ci passèrent finalement du côté des pillards, faisant cause commune avec eux. Dans cette situation extrêmement fâcheuse, seuls les anarchistes se montrèrent capables de s'opposer aux hordes en question et de faire cesser les pillages, non sans devoir le payer chèrement, laissant sur le terrain un grand nombre de morts et de blessés.
Une fois les dangers passés, les Bolchéviks commencèrent à regarder les organisations anarchistes avec méfiance, ils virent en elles des ennemis dangereux, plus dangereux encore que les contrerévolutionnaires, car leur influence sur les paysans et les ouvriers devenait chaque jour plus grande et ils organisaient partout des unions syndicalistes et des communautés villageoises selon leurs conceptions.»
26-27 «Après l'armistice avec l'Allemagne, la misère se fit sentir de manière très dure dans les masses. Les «commissaires du peuple» ne trouvèrent d'autre remède à ce mal que d'édicter décret sur décret, ce qui ne pouvait évidemment avoir aucun effet. Les anarchistes, comme tous les autres révolutionnaires sérieux, voyant maintenant où menaient les agissements des bolchéviks, ne purent naturellement rester indifférents à la ruine générale qui menaçait le pays et la population tout entière. Ils commencèrent donc à réagir avec les socialistes-révolutionnaires  de gauche. Leur première œuvre fut de créer des cuisines populaires et des asiles pour la population affamée et sans logis. Mais ils essayèrent avant tout de rassembler les travailleurs des villes et des campagnes dans des syndicats et de créer des communautés communistes villageoises.
Le comte de Mirbach, représentant du gouvernement allemand à Moscou, laissa entendre à Lénine qu'un État digne de ce nom ne pouvait tolérer à aucun prix les agissements de gens comme les anarchistes, ce qui fournit à ce dernier un prétexte pour passer aux actes. Il ordonna la prise d'assaut et l'occupation des locaux anarchistes. Dans la nuit du 14 avril 1918, on encercla donc tous les bâtiments où les anarchistes se réunissaient, on amena canons et mitrailleuses et on les mit en action. Le bombardement dura toute la nuit et la bataille fut si violente que l'on crut qu'une armée étrangère tentait de prendre la ville. Le lendemain, le quartier où les combats avaient fait rage offrait un aspect effrayant: les coups de canon avaient transformé les maisons en demi-ruines, entre les meubles en pièces et les murs écroulés, dans les cours et sur le pavé, gisaient partout des cadavres. Le gouvernement bolchévik avait triomphé. Bela Kun, le futur dictateur de la Hongrie, qui avait dirigé ce massacre, était vainqueur.
Le lendemain de ce coup de force, l'émotion fut très grande. Toute la population était indignée et la protestation générale fut si forte que Lénine et Trotski furent obligés de se réhabiliter aux yeux du peuple. Ils expliquèrent qu'il n'était pas dans leurs Intentions de s'en prendre à tous les anarchistes, mais seulement à ceux qui ne voulaient pas se soumettre à la dictature. Là-dessus, les anarchistes qui se trouvaient entre les mains de la Tchéka furent remis en liberté, mais les organisations anarchistes furent dissoutes, leurs librairies fermées et leur littérature brûlée. Une bonne moitié des groupes fut éliminée alors, une autre partie des camarades languit encore derrière les murs des prisons et le reste est disséminé sur l'ensemble du territoire russe, comme autrefois sous le régime tsariste.»
29 «Nous ne rappellerons ici que le rôle fort peu héroïque joué par Zinoviev et Kamenev, au cours de ces journées mémorables qui précédèrent le soulèvement d'Octobre 1917. Ils étaient alors les adversaires les plus acharnés du soulèvement qui donna pourtant le pouvoir à leur parti et qu'ils cherchèrent à empêcher par tous les moyens. Nul autre que Lénine lui-même ne les accusa alors, dans un texte public, de lâcheté et de manque de caractère, leur reprochant d'«avoir oublié toutes les idées fondamentales du bolchévisme et de l'internationalisme révolutionnaire prolétarien». Mais ils ont, par la suite, fait amende honorable en bonne et due forme et ont été réintégrés dans la communauté des saints.»
«On ne peut s'empêcher de penser au mot du fameux «préfet des barricades» parisien Caussidière au sujet de Bakounine en 1848: «Quel homme! Le premier jour d'une révolution, il fait tout simplement merveille, mais le deuxième, il faudrait le fusiller».
C'est en effet la même politique qu'appliquèrent les Bolchéviks envers les anarchistes: le premier jour, on leur tressa des couronnes, le deuxième on les mit en croix. Mais politiciens et hommes au pouvoir de tous les temps et de tous les pays agirent-ils jamais autrement ? Les Bolchéviks ont prouvé qu'ils ne font pas exception à cette règle.»
Chapitre IV Voir à Makhno
Chapitre V Voir à Kronstadt
Chapitre VI
45 «Il serait cependant fondamentalement erroné de vouloir attribuer à quelques individus la responsabilité de tous ces honteux événements. Ils n'en sont en fait responsables que dans la mesure où l'on peut les considérer comme les représentants d'une certaine tendance idéologique. A vrai dire, les causes de ces phénomènes tragiques viennent de plus loin: ils sont les conséquences d'un système, qui ne pouvait logiquement amener un autre état de choses.
Si on l'a jusqu'à présent aussi peu compris, c'est principalement parce qu'on a toujours voulu, dans toutes les considérations sur la Révolution russe, unir deux choses, qu'il est en fait absolument impossible d'unir - l'idée des conseils et la «dictature du prolétariat». Il y a en effet contradiction essentielle entre la dictature et l'idée constructivo du système des conseils, si bien que leur union forcée ne pouvait engendrer autre chose que la désespérante monstruosité qu'est aujourd'hui la commissariocratie bolchévique, qui fut fatale à la Révolution russe. Il ne pouvait en être autrement, car le système des conseils ne supporte aucune dictature, partant lui-même de présuppositions totalement différentes. En lui s'incarnent la volonté de la base, l'énergie créatrice du peuple, alors que dans la dictature règnent la contrainte d'en haut et l'aveugle soumission aux schémas sans esprit d'un diktat: les deux ne peuvent coexister. C'est la dictature qui l'a emporté en Russie et c'est pourquoi il n'y a plus de soviets aujourd'hui dans ce pays. Ce qu'il en reste, n'est plus qu'une cruelle caricature de l'idée des Soviets, un dérisoire et risible produit.»
47 «Au congrès de Bâle en 1869 ... On déclara clairement et sans équivoque que les syndicats n'étaient pas de simples organes provisoires, dont l'existence ne se justifiait qu'à l'intérieur de la société capitaliste et qui devraient en conséquence disparaître avec elle. Le point de vue des socialistes d'État, selon lequel l'activité syndicale ne pouvait aller au-delà de la lutte pour l'amélioration
des conditions de travail dans le cadre du système salarial, lutte où elle trouvait sa fin, subit une correction essentielle. Le rapport de Hins et des camarades belges disait en effet que les organisations économiques de combat des travailleurs devaient être considérées comme les cellules de la future société socialiste et qu'il était du devoir de l'Internationale de former les syndicats dans ce but.»
Résolution à ce congrès ««Le Congrès déclare que tous les travailleurs doivent s'efforcer de créer des caisses de résistance dans les différents métiers. Dès qu'un syndicat s'est créé, il convient d'en prévenir les unions du métier en question, afin que puisse être entreprise la formation d'unions nationales d'industries. Ces Unions seront chargées de rassembler tout le matériel concernant leur industrie, de délibérer sur les mesures à prendre en commun et d'œuvrer pour leur réalisation, afin que l'actuel système salarial puisse être remplacé par une fédération des libres producteurs...»»
48 «Les travailleurs des pays latins, où l'Internationale avait alors ses principaux soutiens, développèrent leur mouvement sur la base de l'organisation de combat économique et des groupes de propagande socialiste, œuvrant dans le sens des décisions du congrès de Bâle. Reconnaissant dans l'État l'agent politique et le défenseur des classes possédantes, Ils ne recherchèrent pas la conquête du pouvoir politique, mais l'écrasement de l'État et la suppression du pouvoir politique sous toutes ses formes, dans lequel ils voyaient avec un instinct sûr, la condition première de toute tyrannie et de toute exploitation. Aussi ne songèrent-ils pas à imiter la bourgeoisie et à fonder un parti politique, ouvrant ainsi la voie à une nouvelle classe de politiciens de métier.»
«Ils comprenaient que le monopole du pouvoir devait tomber en même temps que celui de la propriété et que c'est l'ensemble de la vie sociale qui devait être construit sur de nouvelles bases. Ayant reconnu que la domination de l'homme sur l'homme avait fait son temps, ils cherchaient à se familiariser avec l'idée de l'administration des choses.
Ainsi opposait-on à la politique d'État des partis la politique économique du travail. On avait compris que c'est dans les entreprises et les industries elles-mêmes qu'une réorganisation de la société dans le sens socialiste devait être entreprise et c'est de l'assimilation de cette idée que naquit celle des conseils. Dans les réunions, les journaux et les brochures de l'aile libertaire de l'Internationale, rassemblée autour de Bakounine et de ses amis, ces idées trouvèrent clarification et approfondissement. Elles furent développées de manière particulièrement claire aux congrès de la Fédération espagnole où apparurent les termes de «Juntas y consejos del Trabajo» (Communes et conseils du travail).»
49 «La tendance libertaire dans l'Internationale comprenait parfaitement que le socialisme ne peut être dicté par aucun gouvernement, ...»
«Ce n'est donc pas en tant qu'opposition de deux hommes, où la question s'épuiserait, mais de deux courants d'idées, qu'il avait et conserve encore aujourd'hui son importance.
Pendant les cruelles persécutions du mouvement ouvrier dans les pays latins, qui commencèrent en France après la défaite de la Commune de Paris et s'étendirent à l'Espagne et à l'Italie au cours des années suivantes, l'idée des conseils dut par la force des choses passer à l'arrière-plan, toute propagande publique étant interdite ...
Un coup d'œil sur les écrits de Pelloutier, Pouget, Griffuelhes, Monatte, Yvetot et de beaucoup d'autres - je ne parle pas là de purs théoriciens comme Lagardelle, qui ne participèrent jamais activement à la pratique du mouvement - suffit, pour se convaincre que, pas plus en Russie que dans aucun autre pays, la conception du système conseilliste ne fut jamais enrichie d'une quelconque idée nouvelle que les porte-parole du syndicalisme révolutionnaire n'aient déjà développée 15 ou 20 ans auparavant.»
Chapitre VII
51 «L'idée de dictature n'a pas son origine dans le fond d'idées socialistes. Loin d'être le fruit du mouvement ouvrier, c'est un funeste héritage de la bourgeoisie, ...»
«La dictature est une forme spéciale du pouvoir d'État, à savoir l'État sous le règne de l'état de siège. Comme tous les autres partisans de l'idée d'État, les porte-parole de la dictature partent du préjugé que l'on peut dicter et imposer d'en haut au peuple ce qui est prétendument «bien» et provisoirement nécessaire. Ce préjugé, à lui seul, fait déjà de la dictature un obstacle majeur à la révolution sociale, dont l'élément vital propre est l'initiative directe et la participation constructive des masses. La dictature est la négation du devenir organique, de la construction naturelle du bas vers le haut, l'affirmation que le peuple est mineur et la mise sous tutelle des masses par la violence d'une petite minorité. Ses partisans, même animés des meilleures intentions, seront toujours poussés par la logique de fer des choses dans le camp du despotisme le plus extrême.»
52 «Bakounine ... écrivait ...: «La raison principale, pour laquelle toutes les autorités révolutionnaires d'État du monde ont toujours aussi peu fait avancer la Révolution, doit être recherchée dans le fait qu'elles ont toujours voulu le faire de leur propre autorité et par leur propre pouvoir. Aussi n'ont-elles jamais pu obtenir que deux résultats: elles ont été, en premier lieu, obligées de limiter à l'extrême l'action révolutionnaire, car il est évidemment impossible aux dirigeants révolutionnaires, même les plus intelligents, les plus énergiques et les plus sincères, d'embrasser d'un seul coup d'oeil tous les problèmes et tous les intérêts et parce que toute dictature - que ce soit celle d'un individu ou d'un comité révolutionnaire - ne peut nécessairement être que très bornée et aveugle, n'étant en mesure ni de pénétrer à fond la vie du peuple ni de la saisir dans toute son étendue, comme le navire le plus puissant ne peut mesurer toute la largeur et la profondeur de la mer. En deuxième lieu, parce que toute action qui est imposée au peuple par un pouvoir officiel et des lois édictées en haut éveille obligatoirement dans les masses un sentiment d'indignation et de réaction».»
53 «Saint-Just et Couthon furent ses porte-parole les plus énergiques et Robespierre agit sous leur influence, après avoir rejeté quelque temps cette idée, et, en vérité, par peur que Brissot ne devienne dictateur. Marat lui-même flirta beaucoup avec l'idée de dictature, bien qu'il en vît clairement le danger et demandât en conséquence un dictateur «avec un boulet au pied».»
«La plupart des hommes n'ont en effet que trop tendance à tomber dans un culte des martyrs, qui les rend incapables de critiquer les personnes et les actes. Louis Blanc, plus que tout autre, a contribué avec sa grosse Histoire de la Révolution à cette glorification sans aucun esprit critique du jacobinisme.».
« ...la description généralement reçue de la grande Révolution repose sur une méconnaissance complète des faits historiques, que ses conquêtes véritables et impérissables sont uniquement dues à la révolte des paysans et des prolétaires des villes et ce, contre la volonté de l'Assemblée nationale, puis de la Convention. Les Jacobins et la Convention s'opposèrent toujours, et de la manière la plus énergique, aux innovations radicales, jusqu'à ce que, placés devant des faits accomplis, ils ne puissent maintenir leur opposition. Ainsi l'abolition du système féodal est-elle due uniquement aux soulèvements ininterrompus des paysans, que les partis politiques avaient déclarés hors-la-loi et poursuivaient de façon très rigoureuse. En 1792, encore, l'Assemblée nationale confirmait le système féodal et ce n'est qu'en 1973 [1793], après que les paysans aient arraché leurs droits de haute lutte, que la Convention sanctionna l'abolition des droits féodaux. Et il en fut de même avec l'abolition de la monarchie.
Les premiers fondateurs d'un mouvement socialiste populaire en France provenaient du camp jacobin et il n'est que naturel qu'il leur soit resté quelques marques de leur passé. En fondant la Conjuration des Egaux, Babeuf, Darthé, Buonarotti, etc... se proposaient de transformer, par une dictature révolutionnaire, la France en un État communiste agraire. En tant que communistes, Ils avaient reconnu que les idéaux de la grande Révolution, comme ils les comprenaient, ne pouvaient être réalisés que par la solution de la
question économique. Mais, en tant que Jacobins, ils croyaient que ce but ne pouvait être atteint qu'au moyen d'un gouvernement doté de pouvoirs extraordinaires. La croyance en la toute-puissance de l'État, qui avait trouvé sa forme extrême dans le jacobinisme, leur était devenue trop personnelle pour qu'ils puissent seulement percevoir une autre voie.»
54 «Babeuf et ses camarades moururent pour leurs convictions, mais leurs idées restèrent vivantes dans le peuple et trouvèrent sous Louis-Philippe asile dans les sociétés secrètes babouvistes. Des hommes comme Barbès et Blanqui oeuvrèrent dans leur sens, cherchant à établir une «dictature du prolétariat» pour réaliser les buts de leur communisme d'État.
C'est à ces hommes que Marx et Engels ont emprunté l'idée de dictature du prolétariat, formulée par exemple dans le «Manifeste communiste».»
«Marx et Engels, également passés du camp de la démocratie bourgeoise au socialisme, étaient profondément imprégnés des traditions jacobines. De plus, le mouvement socialiste de cette époque, pas encore assez développé - à l'exception de Proudhon et de ses amis - pour se tracer son propre chemin, restait ainsi plus ou moins dépendant des traditions bourgeoises. C'est seulement avec le développement du mouvement ouvrier à l'époque de l'Internationale que vint le moment où les socialistes furent en état de se dépouiller des derniers restes de ces traditions pour marcher totalement à leur propre pas.»
«L'idée des conseils fut le dépassement pratique de l'idée d'État et de politique du pouvoir, sous quelque forme que ce soit; en tant que telle, elle s'oppose directement à toute dictature, qui non seulement veut sauvegarder l'instrument du pouvoir des classes dominantes, c'est-à-dire l'État, mais encore et bien plus, aspire au développement maximum de sa puissance. Les pionniers du système des conseils avaient fort bien compris qu'en même temps que l'exploitation de l'homme par l'homme devait aussi disparaître la domination de l'homme sur l'homme. Ils savaient également que l'État, cette incarnation de la violence organisée des classes possédantes, ne pourrait jamais être transformé en un instrument de libération du travail. En conséquence, ils étaient d'avis que la
destruction du vieil appareil d'État devait constituer la tâche principale de la révolution sociale, et ceci afin de rendre impossible toute nouvelle forme d'exploitation. Aux fameux congrès de La Haye, en 1872, le porte-parole de la minorité fédéraliste, James Guillaume, exprima clairement cette idée, en opposant à la conquête du pouvoir politique l'exigence fondamentale de sa destruction totale.»
55 «la dictature d'une classe est absolument impensable, puisqu'il ne s'agit en fin de compte que de la dictature d'un certain parti, qui prétend parler au nom d'une classe, comme la bourgeoisie justifiant «au nom du peuple» ses actes les plus despotiques.
C'est précisément au sein de tels partis, qui accèdent pour la première fois au pouvoir, que la rétention à l'infaillibilité des individus est particulièrement développée et ses conséquences particulièrement funestes. Le parvenu du pouvoir est en règle générale encore plus repoussant et dangereux que le parvenu de la richesse.
L'exemple russe est sur ce point un exemple modèle. On ne peut déjà même plus parler dans son cas de la dictature d'un parti, mais tout au plus de celle d'une poignée d'hommes, sur lesquels le parti lui-même n'a aucune influence.»
56 «Sous la «dictature du prolétariat », la Russie s'est transformée en une immense prison, où toute trace de liberté a été systématiquement effacée, sans que l'on se soit pour autant rapproché des buts initiaux de la Révolution. Au contraire: on s'en est toujours plus éloigné et, en vérité, dans la mesure même où le pouvoir de la nouvelle aristocratie s'est accru et où l'initiative révolutionnaire du peuple s'est étouffée. ...
La fameuse «dictature du prolétariat» a non seulement fait du travailleur russe le plus asservi des esclaves, mais elle a aussi ouvert la voie à une nouvelle domination de la bourgeoisie.»
Chapitre VIII
​58 «C'est employer vraiment une logique tout à fait particulière que d'affirmer la nécessité de l’État aussi longtemps que les classes n'auront pas été supprimées. Comme si l’État n'avait pas toujours été lui-même générateur de nouvelles classes, comme s'il n'incarnait pas, précisément et par essence, la perpétuation des différences de classes. Cette incontestable vérité, toujours confirmée au cours de l'histoire, s'est pour la première fois accomplie avec l'expérience bolchévique en Russie, si bien qu'il faut être frappé de la plus incurable cécité pour méconnaître l'énorme importance de cette toute dernière leçon. Sous la «dictature du prolétariat» s'est effectivement développée en Russie une nouvelle classe, celle des membres de cette commissariocratie que la majorité de la population considère et subit aujourd'hui comme d'aussi évidents oppresseurs qu'autrefois les représentants de l'ancien régime. Ils mènent, en effet, la même existence inutile et parasitaire que leurs prédécesseurs sous la domination tsariste, ils ont accaparé les meilleurs logements et sont abondamment pourvus de tout, tandis que la grande masse du peuple continue à souffrir de la faim et d'une terrible misère. De plus, ils ont poussé à la limite toutes les habitudes tyranniques des anciens dirigeants et pèsent sur la masse du peuple comme un véritable cauchemar. Un nouveau mot a ainsi pu être forgé par la langue populaire, très caractéristique de la situation actuelle dans l'empire de Lénine, celui de «bourgeois soviétique»; ce terme, employé couramment dans les milieux ouvriers russes, montre clairement ce que le peuple pense du joug imposé par cette nouvelle caste de maîtres, qui exerce le pouvoir en son nom.»
59 «On ne peut pas plus trouver des raisins sur les chardons que l'on ne peut transformer l'instrument de la domination de classe et des monopoles en un instrument de libération du peuple.
Dans son brillant essai sur L’État moderne, Kropotkine fait la profonde remarque suivante:
«Celui qui se réclame d'une institution, qui représente un produit historique, qu'elle serve à détruire les privilèges dont elle a elle-même permis le développement, avoue par-là même son incapacité à comprendre ce qu'est un produit historique dans la vie des sociétés. Il méconnaît ainsi la règle fondamentale de toute la nature organique, à savoir que de nouvelles fonctions exigent de nouveaux organes, qu'elles doivent se créer elles-mêmes. Il avoue de plus par là même qu'il est d'un esprit trop paresseux et trop timoré pour penser dans la nouvelle voie ouverte par le nouveau développement».»
60 «Jamais un organe [naturel] ne se charge d'une fonction qui ne correspond pas à sa nature propre.
Il en est de même des institutions sociales. Elles non plus ne naissent pas arbitrairement, mais sont créées par des nécessités sociales précises et en vue d'un but précis. Ainsi l’État moderne s'est-il développé, lorsque la division en classes et l'économie monopoliste firent des progrès de plus en plus grands au sein du vieil ordre social. Les classes possédantes nouvellement apparues avaient besoin d'un instrument de pouvoir pour maintenir leurs privilèges économiques et sociaux sur les larges masses du peuple. Ainsi naquit et se développa peu à peu l’État moderne - organe des classes privilégiées pour le maintien des masses dans leur état d'infériorité et d'oppression.»
«Qu'il se nomme république ou monarchie, qu'il s'organise sur la base d'une constitution ou de l'autocratie, sa mission historique ne varie pas. Et tout comme on ne peut changer arbitrairement les fonctions d'un organe du corps d'un animal ou d'une plante, tout comme on ne peut à sa guise entendre avec les yeux et voir avec les oreilles, de même n'est-il pas possible de transformer un organe d'oppression en un organe de libération des opprimés. L’État ne peut être que ce qu'il est, le défenseur des privilèges et de l'exploitation des masses, le générateur de classes nouvelles et de nouveaux monopoles.»
61 «Le mot célèbre du jacobin Saint-Just, d'après lequel la tâche du législateur est d'éliminer la conscience privée et d'apprendre au citoyen à penser conformément à la raison d’État, n'avait jamais été, avant la «dictature du prolétariat» en Russie, traduit à un tel degré dans la réalité. Toute opinion désagréable aux dictateurs est, depuis des années déjà, étouffée, les simples moyens techniques de s'exprimer lui manquant: seulement ce qui est écrit dans le sens de la raison d’État bolchévique est, en effet, transmis au peuple par la presse d’État.
«En Russie, au contraire, on n'opprime pas seulement les partisans de l'ancien régime, mais aussi toutes les tendances révolutionnaires et socialistes, dont les partisans ont aidé à renverser l'autocratie et toujours exposé leurs vies lorsqu'il s'est agi de s'opposer aux tentatives contre-révolutionnaires. Telle est l'importante différence, que Lénine dissimule volontairement, pour ne pas indisposer ses partisans hors de Russie...»
62 «... les déclarations de Lénine sur la liberté de la presse. ... il affirme ...«la prétendue liberté de la presse dans les États démocratiques n'est qu'une tromperie, aussi longtemps que les meilleures imprimeries et les plus importants stocks de papier se trouvent entre les mains des capitalistes», il ne fait que parler à côté du sujet. ... En revanche, il ne dit pas qu'en Russie soviétique les conditions d'existence de la presse révolutionnaire et socialiste sont mille fois pires que dans n'importe quel État capitaliste. Là, les capitalistes disposent certes, comme il le remarque très justement, des meilleures imprimeries et des plus gros stocks de papier, mais en Russie «communiste», c'est l’État qui dispose de toutes les imprimeries et de tout le papier, étant ainsi en mesure d'étouffer toute opinion, ... celle des réactionnaires, mais aussi toute opinion authentiquement révolutionnaire et socialiste qui déplaît à ses représentants. Et c'est bien là que gît le lièvre: à l'époque des révolutions anglaise et française, on interdisait les manifestations écrites et orales des monarchistes et non pas toute expression de l'opinion des différentes tendances révolutionnaires, bien qu'elles ne fussent très souvent pas du tout du goût du gouvernement. Voilà pourquoi les explications de Lénine, qui passent à côté de la question elle-même et taisent précisément le point important, ne peuvent qu'induire en erreur.
Dans les États capitalistes, la libre expression des opinions, par l'écrit et la parole, est naturellement très réduite, mais en Russie, sous la prétendue «dictature du prolétariat», elle n'existe pas du tout. Voilà la différence. Et le résultat? Une faillite complète de la dictature, en ce qui concerne tout au moins la préparation et la réalisation du socialisme - une capitulation sans espoir devant ce même capitalisme que l'on voulait soi-disant anéantir.» Prémonitoire
Chapitre IX
63 «On a bien souvent expliqué que la funeste guerre, qui n'a pas laissé un instant de répit à la Russie pendant des années, avait beaucoup contribué à créer cet état désespéré de la situation intérieure. Il n'y a pas de doute que cette affirmation contient une bonne part de vérité, sur laquelle Kropotkine lui-même a attiré l'attention dans son «Message aux travailleurs occidentaux». Reconnaître ce fait ne doit cependant pas nous amener à méconnaître la cause plus profonde des choses. Sans la guerre, les Bolchéviks auraient difficilement pu lâcher de telle manière la bride à leurs envies dictatoriales, et rencontré sans aucun doute plus de résistance de la part du peuple. Ils n'auraient pas eu non plus la possibilité de justifier moralement par la gravité de la situation du pays toute nouvelle limitation de la liberté. Leur politique n'en aurait pas moins été un danger permanent pour la Révolution, restant guidée par des hypothèses contraires de la manière la plus élémentaire à la nature même de toute révolution sociale.
En successeurs attardés des Jacobins, ils partent en effet de cette idée que l'on doit imposer d'en haut, aux masses, tout renouvellement social. N'ayant aucune confiance dans les forces constructives et la capacité du peuple, leur attitude hostile envers toute initiative venue d'en bas et ne portant pas le sceau de leur propre politique de parti s'explique très bien. C'est aussi pour cette raison que toutes les institutions et associations créées directement par les masses ouvrières et paysannes leur déplaisent tant et l'on peut ainsi comprendre qu'ils fassent tout leur possible pour en limiter toujours l'indépendance et les soumettre, à la première occasion, à l'autorité centrale du parti, comme ce fut le cas avec les Soviets comme avec les syndicats. D'autres organisations, comme par exemple les coopératives, ont été aussi totalement détruites ; ...»
64 «C'est par cette méfiance profondément enracinée envers toutes les tentatives de la base que s'explique enfin la prédilection vraiment fanatique des Bolchéviks pour les décrets. ... Aucun gouvernement n'a encore mis au monde autant de décrets et d'ordonnances que le gouvernement bolchévique: si l'on pouvait sauver le monde avec des décrets, il y a longtemps qu'il n'y aurait plus aucun problème en Russie (1).
(1) «Lénine ... « ...Dans un pays appauvri comme le nôtre, le combat entre le socialisme naissant et le développement capitaliste est une question de vie ou de mort, dans laquelle toute sentimentalité est interdite....»» De vie et de mort pour lui et ses «camarades»
65 «paroles de Bakounine: «Je suis avant tout catégoriquement opposé à une révolution accomplie par décrets, qui n'est autre que la suite et l'application de l'idée d'un «État révolutionnaire», c'est-à-dire de la réaction sous le masque de la révolution. A la méthode des décrets révolutionnaires, j'oppose celle des faits révolutionnaires, la seule efficace, logique et vraie. La méthode autoritaire, qui veut imposer aux hommes la liberté et l'égalité d'en haut, détruit en fait ces dernières. La méthode d'action anarchiste provoque les faits, les «éveillant» de manière infaillible et en dehors de toute ingérence d'un quelconque pouvoir officiel et autoritaire. La première méthode, celle de l’«État révolutionnaire», conduit forcément au triomphe final de la réaction ouverte, la seconde réalise la Révolution sur une base naturelle et inébranlable».»
«Seul un homme méconnaissant aussi totalement les forces créatrices latentes au sein du peuple que Lénine a pu taxer la liberté de «préjugé bourgeois». La manie marxiste de ne voir dans toutes les révolutions du passé que des manifestations de la bourgeoisie devait évidemment l'amener à une telle conception. Cette conception est cependant tout à fait trompeuse. Aussi bien dans la révolution anglaise que dans la grande révolution française, on peut nettement distinguer deux courants: la révolution populaire et le mouvement révolutionnaire de la bourgeoisie.»
66 «Le but initial de la bourgeoisie était une monarchie constitutionnelle sur le modèle anglais, doublée d'un modeste allégement des charges féodales. Elle se serait tout à fait satisfaite de partager le pouvoir avec l'aristocratie, tous les autres buts plus lointains ne la préoccupaient pas le moins du monde et le mot de Camille Desmoulins suivant lequel «il n'y avait pas une douzaine de républicains à Paris avant 1789» décrit on ne peut plus justement le véritable état de choses. Ce furent les soulèvements des paysans et des prolétaires des villes qui poussèrent la Révolution de l'avant et furent de ce fait combattus avec la plus grande énergie par la bourgeoisie. Ce fut la révolution populaire qui abolit le système féodal et détruisit la monarchie absolue, malgré la résistance que lui opposa la bourgeoisie. Si cette dernière l'emporta en fin de compte et put prendre le pouvoir en mains, cela ne prouve absolument pas que la Révolution en elle-même ait eu un caractère bourgeois. Il suffit de rappeler le mouvement des Enragés et la conjuration de Babeuf pour se convaincre que, dans les profondeurs du peuple, furent à l’œuvre des forces que l'on ne peut certainement pas qualifier de bourgeoises.»
«On sait également quelles dures luttes les travailleurs de tous les pays ont dû et doivent encore mener pour obtenir les droits de coalition, de grève, de réunion et de liberté d'opinion et d'expression. Tous ces droits, qui sont actuellement nôtres dans les Etats capitalistes, ne sont pas dus à la bonne volonté de la bourgeoisie, mais, bien au contraire, lui ont été arrachés dans une lutte sans trêve. Ils sont le résultat de grands combats révolutionnaires, où les masses ont laissé plus d'une fois beaucoup de sang et de vies. Vouloir s'en débarrasser maintenant en les qualifiant de traditionnels «préjugés bourgeois» n'est autre chose que parler en faveur du despotisme des temps passés. ...
Cela ne change cependant rien au fait que les travailleurs des pays capitalistes peuvent en bénéficier [ces droits], ne serait-ce que jusqu'à un certain point, alors qu'ils n'existent absolument pas pour la classe ouvrière russe, sous la dictature bolchévique.»
«Au cours de chaque grand bouleversement social, on peut observer très nettement deux tendances au sein des masses qui, pour s'exprimer souvent sans précision et confusément, n'en sont pas moins toujours clairement reconnaissables: le désir d'égalité sociale, et surtout, celui d'une plus grande liberté personnelle.»
68 «Par toute sa nature, le bolchévisme est hostile à la liberté, d'où sa haine fanatique de toutes les autres tendances socialistes favorables aux libres manifestations des masses. Ses représentants les plus éminents ne peuvent se représenter le socialisme que dans le cadre de la caserne ou du pénitencier.»
«Le but de Torquemada était le triomphe de la «Sainte Église», celui de Boukharine «l'humanité communiste», mais leurs méthodes proviennent de la même attitude d'esprit.»
69 «Par un flot de décrets, le gouvernement soviétique a essayé de rendre plausible aux ouvriers qu'il était nécessaire, dans l'intérêt de la nation, d'introduire dans les usines la même discipline absolue qu'à l'armée, mais les travailleurs n'ont pas pu s'accommoder d'une telle vision des choses. C'est ainsi qu'à commencé en 1920 un énorme mouvement de grèves, qui s'est emparé de presque tous les centres industriels du pays,...»
70 «Toutes ces grèves ont été réprimées avec la plus grande brutalité par le gouvernement soviétique, qui est allé jusqu'à faire exécuter des ouvriers par la loi militaire. Dans tous les ateliers et toutes les usines, il y a des espions du Parti communiste, chargés de surveiller l'état d'esprit des travailleurs. Quiconque ose exprimer son mécontentement sur l'état des choses actuel risque la prison; ainsi est terrorisée la classe ouvrière, opprimée toute velléité d'une libre expression de sa volonté, et cette honteuse tyrannie apparaît à Boukharine et à ses camarades de parti comme la seule méthode pour «transformer le matériel humain de l'époque capitaliste en une humanité communiste»!
Nous devons avouer que pareille méthode ne nous en a jamais imposé, car elle n'a jamais obtenu, à notre avis, que le contraire de ce que ses partisans recherchaient en l'employant. L'expérience la plus amère nous a aussi donné raison. La méthode bolchévique ne nous a pas rapprochés de I' «humanité communiste», elle a tout au contraire irrémédiablement compromis le communisme et rendu sa réalisation plus lointaine qu'elle ne le fut jamais. Au lieu d'aboutir à I' «humanité communiste», on est aujourd'hui alertement revenu au capitalisme et il y a, dans de telles conditions, bien peu d'espoir de pouvoir «transformer le matériel humain de l'époque capitaliste» dans le sens où le voudraient Boukharine et ses amis.»
72 «aujourd'hui, on rend aux propriétaires capitalistes, qui employaient avant la Révolution moins de 300 ouvriers, leurs anciennes entreprises et, à vrai dire, parce que l'on pense redonner ainsi vie aux activités productives des petites entreprises et amener leurs produits à la campagne. Ce que l'on a autrefois refusé aux coopératives, on en charge aujourd'hui les capitalistes, tout en les rétablissant dans leurs anciens droits.
Cet exemple est typique. Il jette une lumière crue sur toute la monstruosité d'une méthode absurde qui, selon ses partisans non moins absurdes, est la seule qui puisse amener le communisme. Cette même méthode est également la cause du complet désintérêt des travailleurs pour leur travail. En les réduisant à l'état de galériens, privés de tout contrôle personnel sur leur travail et inconditionnellement soumis aux ordres de leurs supérieurs, on a tué en eux tout sentiment de responsabilité et toute conscience d'intérêts communs.»
«... aussi longtemps que le pays est dominé par la dictature d'un parti, les conseils ouvriers et paysans perdent naturellement toute leur signification. Ils sont dégradés jusqu'à jouer le rôle passif que les représentations des États et les Parlements jouaient autrefois, lorsqu'ils étaient convoqués par le roi et devaient combattre un tout-puissant conseil de la couronne. Un conseil ouvrier cesse d'être un conseiller libre et précieux, lorsqu'il n'existe plus de presse libre dans le pays, comme c'est le cas chez nous depuis plus de deux ans maintenant.»
73 «Nous savons aujourd'hui que la «dictature du prolétariat» a été un échec dans tous les domaines où il s'agissait véritablement de l'exécution des exigences socialistes, mais qu'en revanche, elle a étouffé la Révolution et développé jusqu'à leurs plus extrêmes conséquences la tyrannie de tous les systèmes despotiques antérieurs.»
Chapitre X
74 «Il est généralement connu que le Parti Socialiste Italien a été le premier à rendre des hommages inconditionnels au bolchevisme. «Avanti», son organe central, a glorifié Lénine dans les termes les plus emphatiques et le parti s'est déclaré presque unanimement pour Moscou. Mais, après le retour de Russie de quelques délégations italiennes, certains bruits circulèrent sous le manteau, permettant de penser que maint partisan avait considérablement perdu de son enthousiasme, après avoir personnellement vu le paradis du «communisme». On ne disait naturellement rien en public, au contraire la presse socialiste continuait d'entonner sur tous les tons les louanges du bolchévisme. Cependant, certains détails de ce que quelques-uns avaient pu voir et apprendre en Russie transpirèrent peu à peu, jusqu'à ce que quelque chose en parvienne à la presse bourgeoise, qui fit des révélations. Ce furent surtout ces indiscrétions qui déterminèrent les gens de Moscou à exiger des italiens une profonde «épuration» de leur parti. C'est au cours de cette querelle entre frères que Serrati, rédacteur en chef d'«Avanti» et jusqu'alors une des personnalités les plus célèbres à Moscou et dans la IIIème Internationale, fit à Lénine la caractéristique réponse suivante:
75 « Je ne veux pas engager la polémique sur votre proposition de remplacer les anciens dirigeants de toutes les organisations prolétariennes, non seulement politiques, mais aussi syndicales, coopératives, culturelles, etc... par de nouveaux, tous communistes. Ce que je sais, c'est qu'il y aurait de grandes difficultés à la réaliser en Italie, où nous manquons d'hommes convenables. Il se peut que bien des derniers venus se présentent comme les communistes les plus radicaux, uniquement pour arriver aux positions dirigeantes. C'est là un sérieux danger, que vous connaissez bien, car c'est un des plus douloureux parmi ceux qui accablent votre République. Depuis la Révolution d'Octobre, le nombre des membres de votre parti a décuplé, sans que vous y ayez beaucoup gagné, malgré votre très stricte discipline et les épurations périodiques. Toute la valetaille est passée à vous, parce que vous êtes puissants. Le mérite de la Révolution vous revient, mais ceux que l'on pourrait appeler les requins de la Révolution sont coupables de ses fautes et de ses bassesses. Ce sont les mêmes qui ont fondé cette bureaucratie stupide et terrible, et qui veulent créer à leur profit de nouveaux privilèges dans la République soviétique, tandis que les masses ouvrières et paysannes, patientes et résignées, supportent tout le poids de la Révolution et s'opposent à tous les privilèges. Ce sont les nouveaux venus, les révolutionnaires d'hier, qui ont, en exagérant tout, répandu la terreur, pour en faire un moyen d'arriver à leurs fins. Ce sont eux qui, par-dessus les souffrances des masses, ont fait de la Révolution prolétarienne l'instrument de leur plaisir et de leur domination. Désormais, instruits par notre expérience et la vôtre, nous voulons y regarder à deux fois avant d'accepter comme la plus pure perle quiconque se présentera à nous comme un communiste frais émoulu, pour lui confier la direction de notre gouvernement et, à plus forte raison, s'il était hier encore partisan de la guerre, de l'Union Sacrée et des membres du gouvernement»....
76 «Naturellement, Serrati a été maudit et dûment traité de «contre-révolutionnaire». ...
rappeler le cas d'Ernst Däumig, en Allemagne: Lénine en personne le traita certes de «lâche petit-bourgeois» et de «réactionnaire», mais tout changea dès qu'il entra au Parti communiste, où il fut aussitôt élu au Comité Central, malgré les belles qualités que lui avait attribuées Lénine.
Mais Serrati a touché là un autre point de la plus haute importance, à savoir l'influence du bolchévisme sur le mouvement ouvrier international. En fondant la IIIème Internationale, le gouvernement soviétique s'est donné un organisme destiné à promouvoir les directives de sa politique dans la classe ouvrière des différents pays. Au début, on n'y voyait pas du tout clair dans les buts véritables et les activités de cette organisation. La banqueroute de la IIème Internationale, lorsqu'éclata la première guerre mondiale, et la forte influence de la révolution russe sur les travailleurs du monde entier, réveillèrent partout dans le prolétariat le désir d'une nouvelle association internationale, désir d'autant plus fort que la situation générale créée par la guerre était très révolutionnaire.»
77 «...Enrico Malatesta avait aussitôt et justement saisi le fond de l'affaire, lorsqu'il écrivait dans I'«Umanita Nova» les lignes suivantes, qui méritent qu'on s'y arrête:
«Quelle sorte d'association est donc cette IIIème Internationale, dont l'existence nous paraît encore de nature très mystique et qui ne doit, jusqu'à nouvel ordre, tout son prestige qu'au fait qu'elle nous vient de Russie, pays qui, s'il se trouve certes en état de révolution, n'en reste pas moins entouré des nuées de la légende? A-t-elle jusqu'ici un programme précis, qui puisse être accepté de toutes les tendances qui souhaitent s'associer à elle? Ou bien son programme ne sera-t-il présenté, discuté et formulé qu'au cours du premier congrès? Et si tel est le cas, quelle position le congrès prendra-t-il? Sera-t-il prêt à recevoir les délégués de toutes les organisations et de tous les partis ouvriers et à garantir à tous les mêmes droits? Invitera-t-il, en particulier, les anarchistes et leur permettra-t-il de prendre part à ses travaux? Si la IIIème Internationale ne veut être qu'une organisation sur le modèle des partis socialistes, dont le but est la conquête du pouvoir politique et l'établissement de la prétendue «dictature du prolétariat», destinée à créer un Etat communiste autoritaire, il est évident que nous n'avons rien à faire dans ses rangs. Une véritable Internationale du peuple travailleur devrait rassembler tous les travailleurs parvenus à la conscience de leurs intérêts de classe, tous les travailleurs courbés sous le joug de l'exploitation et désireux de s'en délivrer, tous les travailleurs décidés à combattre le capitalisme, chaque tendance utilisant dans cette lutte les moyens qui lui paraissent les plus appropriés. Tous, anarchistes, socialistes, syndicalistes, pourraient se rassembler dans une telle Internationale, sans qu'une tendance quelconque soit forcée de renoncer à ses buts et moyens propres.»
78 «Ce centralisme poussé à l'extrême est la négation de toute liberté, la suppression de toute initiative personnelle, la dégradation du mouvement ouvrier en un troupeau de moutons, qui n'a qu'à se soumettre, les yeux fermés, aux instructions d'en haut. Exactement comme l'on a étouffé dans l'oeuf tout mouvement indépendant en Russie et fait taire toute opposition au moyen des mitrailleuses et des bagnes, on essaie maintenant de faire passer l'ensemble du mouvement ouvrier international sous les fourches caudines.»
« L'idée de subordonner un mouvement s'étendant à tous les pays et dépendant donc des circonstances particulières à chacun d'eux, au pouvoir et aux ordres rigides d'une centrale trônant à Moscou, est en soi si monstrueuse qu'elle n'a pu naître que dans un cerveau possédé par l'idée fixe de diriger les hommes à son gré, comme les personnages d'un théâtre de marionnettes. Une idée grandiose, en vérité, et qui ferait honneur à un Ludendorff.
Le plus fort est que l'on a effectivement essayé de faire passer ces principes insensés dans la réalité pratique. Ainsi la tragédie sanglante, si désastreuse pour la classe ouvrière, du dernier «soulèvement de mars» en Allemagne est-elle le résultat direct de cette funeste politique. On a poussé les ouvriers d'Allemagne centrale à ce mouvement, dont tout être sensé ne pouvait ignorer à l'avance qu'il se terminerait immanquablement par un terrible fiasco, la plus petite condition d'un soulèvement général des masses n'existant pas à l'époque. Ce fut une insurrection sur commande, ...»
79 «comme l'a dit le docteur Lévi, «la première incitation à cette action, sous la forme où elle s'est déroulée, n'est pas venue du côté allemand». ... Moscou ne pouvait y avoir intérêt, ... Le gouvernement soviétique se trouvait à l'époque dans une situation difficile: les grèves à Pétrograd, le soulèvement de Kronstadt, la misère générale avaient créé en Russie une atmosphère, qui menaçait de devenir dangereuse pour lui. Une diversion était donc bienvenue et le malheureux soulèvement d'Allemagne centrale la lui apporta. La presse communiste gouvernementale russe publia les compte rendus les plus délirants sur la «nouvelle révolution» en Allemagne et sur la progression, traitant en même temps de contre-révolutionnaire quiconque attaquait, en ce moment décisif, le gouvernement soviétique dans le dos. Et, pendant que les tribunaux militaires liquidaient les matelots de Kronstadt et que la Tchéka organisait la chasse aux anarchistes et aux syndicalistes, les ouvriers allemands étaient menés à une catastrophe qui devait servir de paravent aux dirigeants soviétiques. On ... cach[a] sans aucun scrupule aux travailleurs communistes d'Allemagne centrale, engagés dans le combat, la situation exacte dans leur pays. On leur raconta, entre autres contes à dormir debout, que Berlin était en flammes et que la classe ouvrière s'était levée comme un seul homme dans la Ruhr, alors qu'en fait leur mouvement n'avait rencontré pour ainsi dire aucun écho dans le pays.
Ainsi, des centaines de courageux ouvriers furent-ils condamnés à la mort ou aux travaux forcés, victimes de la diplomatie secrète propre au parti communiste. Les stupides pauvres diables à la tête de la centrale communiste de Berlin, incapables d'autre chose, étouffés qu'ils sont par le respect, que de ramper devant les dictateurs moscovites, doivent encore maintenant supporter d'être publiquement tancés par Lénine et Trotski, en remerciement de leur servile obéissance aux instructions de Moscou.»
Chapitre XI
81«La tristement célèbre institution de la Russie bolchévique, la Tchéka, projette déjà son ombre en Allemagne et il est, hélas, fort probable que l'on suivra cet exemple dans d'autres pays aussi, dans la mesure ou s'y trouvent des partis communistes. On a peine à imaginer quels abîmes de méfiance et de haine réciproques sont ainsi créés dans les milieux prolétariens. Les fruits de cette tactique sont d'ailleurs partout clairement visibles, aujourd'hui déjà: jamais la classe ouvrière n'avait été aussi divisée intérieurement, jamais non plus une organisation n'avait suscité autant d'obstacles à l'unification des forces révolutionnaires que les Bolchévlks et leur organe, la IIIe Internationale.» Comme en Espagne en 1936.
«...la majorité des travailleurs communistes nourrissent les meilleures intentions ... C'est aussi la raison pour laquelle l'exigence d'un «front unique du prolétariat» est si souvent et continuellement avancée, précisément dans les milieux communistes. On ressent la nécessité d'une unification et l'on pense pouvoir l'obtenir par une forme d'organisation centraliste extrêmement stricte ; d'où la croyance que la IIIème Internationale a justement vocation de créer ce front unique dont on rêve.»
«... cette conception mécaniste des choses, qui est un signe caractéristique de toute manière de penser militaire, prouve une énorme méconnaissance des faits, qui furent en fin de compte fatals à tous les Napoléons. Appliquée au mouvement socialiste, elle ne peut qu'entraîner l'élimination par la violence de tous les efforts et de tous les principes libertaires et authentiquement socialistes.»
82 «... le socialisme, qui doit être l'âme de ce mouvement et peut seul lui insuffler la force vivifiante d'un nouveau devenir social, n'est pas une somme fermée sur elle-même, aux limites fixes et immuables, mais une connaissance et une compréhension en permanente évolution des phénomènes variés de la vie sociale. Il devient obligatoirement un dogme mort quand il oublie cela, ... ses différentes tendances a un droit particulier à l'existence, car elle apporte à l'ensemble de nouveaux aspects, et de nouvelles perspectives. Quiconque n'est pas capable de reconnaître cette profonde et fondamentale vérité concevra toujours l'unité souhaitée de manière purement mécanique, mais jamais organique.»
«L'ancienne Internationale... avait un principe de base commun, lien formel pour chaque tendance dans ses rangs: l'abolition de l'esclavage salarié et la réorganisation sociale sur la base du travail communautaire, libéré de toute exploitation, sous quelque forme que ce soit. Elle disait aux travailleurs que ce grand but de libération sociale devait être leur œuvre propre, mais reconnaissait en même temps à chaque tendance membre le droit inaliénable de lutter pour ce but commun avec les moyens qui lui paraissent les meilleurs et les mieux adaptés, ainsi que de déterminer selon sa propre appréciation les formes de sa propagande.»
«...le Conseil général londonien, qui était entièrement sous l'influence de Marx et de ses amis, mais ne représentait plus du tout ni l'esprit initial de l'Internationale ni les activités de ses fédérations, entreprit la funeste tentative de détruire ces droits fondamentaux et de mettre un terme à l'autonomie des sections et fédérations, en les obligeant à une activité parlementaire, dès cet instant fut brisé le front unitaire de la grande association des travailleurs et l'on en vint à cette fatale scission, qui ruina l'ensemble du mouvement ouvrier et dont les suites affligeantes se font sentir aujourd'hui plus que jamais. La vieille Internationale était une grande réunion d'organisations syndicales et de groupes de propagande. Elle ne considérait pas l'appartenance de ses membres à un parti précis comme sa meilleure chance d'efficacité, mais leur qualité de producteurs, mineurs, marins, travailleurs des champs, techniciens, etc... et c'est pour cette raison qu'elle était vraiment une Internationale des travailleurs - la seule qui ait, jusqu'ici, véritablement mérité ce nom. Son aile radicale, dont le représentant le plus connu et le plus influent était Bakounine, ne déniait absolument pas aux travailleurs allemands le droit au parlementarisme, bien qu'elle refusât catégoriquement pour sa part toute activité de cette sorte. Bakounine réclamait en revanche le même droit pour ses convictions et ses activités et la tristement célèbre Conférence de Londres (1871) porta en terre, en foulant ce droit aux pieds, l'unité organique de la classe ouvrière, qui avait trouvé sa puissante expression dans la grande Association.»
85 «Des agents de la IIIème Internationale sont envoyés de Russie pour espionner les centrales nationales et faire leur rapport à Moscou. Dans sa brochure «Notre chemin», Paul Lévi en rend compte comme suit:
« La déclaration officieuse du camarade Radek révèle encore un autre effet, bien plus nuisible, du système des délégués, à savoir leurs relations directes et secrètes avec la centrale de Moscou ... L'exigence précise d'un changement, que les délégués intrus et sans qualification cessent de s'emparer dans chaque pays de la direction, n'est pas une exigence d'autonomie»»
86 «Il est clair que l'homme qui a pu en arriver à élever une telle protestation après avoir défendu, un an auparavant, les 21 points de la manière la plus bruyante, ne pouvait qu'être excommunié. Si l'on considère, en outre, que la IIIème Internationale dispose pour alimenter ses agents, sa presse et ses propagandistes à l'étranger, grâce aux subventions d’État russes, de puissants moyens financiers, qui ne peuvent qu'attirer, comme le fumier les mouches, tous les aventuriers et charlatans politiques, on peut mesurer l'influence funeste des méthodes bolchéviques sur le mouvement ouvrier tout entier.»
Chapitre XII
90 «L'ère Noske fut l'âge d'or de la prison préventive, de l'état de siège et des tribunaux militaires d'exception. Aucun gouvernement bourgeois n'avait dans ce pays, osé fouler autant aux pieds les droits des travailleurs que ce fut le cas sous la domination des despotes socialistes; même les sombres temps des «lois antisocialistes » de Bismarck pâlissent en comparaison du régime de terreur de Noske.
L'ère Lénine-Trotski est l’âge d'or de la mise au ban de tous les vrais socialistes et révolutionnaires, l'époque du manque de droits total de la classe ouvrière, de la Tchéka et des exécutions en masse. Il devait lui être donné de pousser à l'extrême toutes les horreurs du système tsariste.
Ces deux ères ont fait tout ce qu'il est humainement possible de faire pour opprimer sans merci toute liberté et violer brutalement toute dignité humaine. ...
Espérons que la classe ouvrière tirera la leçon de ces tristes résultats et qu'elle commencera enfin à comprendre que les partis politiques, pour radicaux qu'ils se donnent, sont absolument incapables de mener à bien la réorganisation de la société dans le sens socialiste, parce que toutes les conditions nécessaires à cette tâche leur font défaut. Toute organisation à forme de parti est axée sur la conquête du pouvoir et repose sur l'ordre imposé d'en haut. Aussi est-elle hostile à tout devenir organique se développant du sein du peuple, car elle elle ne peut tout simplement comprendre les énergies et capacités créatrices qui y sommeillent.»
92 «LES SOVIETS, ET NON LES BOLCHEVIKS - LA LIBERTE, ET NON LA DICTATURE - LE SOCIALISME, ET NON LE CAPITALISME D'ETAT!
TOUT PAR LES CONSEILS ET PAS DE POUVOIR AU-DESSUS DES CONSEILS!
TELLE EST NOTRE DEVISE, QUI SERA AUSSI CELLE DE LA REVOLUTION.»