Sortir de l'histoire officielle

     



Albert Camus

Son cheminement

Autour de ses romans

Autour d'Albert Camus
Roger Grenier
Pascal Pia
Jules Roy


Roger Grenier http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Folio/...
« Le fond et la forme doivent être inséparables.Et puis il faut trouver sa propre forme »

Interview (1/2)
Interview (2/2)
«Pascal Pia est un orphelin de la Guerre de 14-18. Il ne s’entendait pas bien avec sa mère et s’est élevé tout seul. Il n’a pas fait d’études et est pourtant un des plus grands érudits qui soit. Et ce parce qu’il était doué d’une mémoire monstrueuse: tout ce qu’il lisait, il le savait immédiatement par cœur – pire que Malraux. Il connaissait par cœur toute la poésie du XVIe au XVIIIe siècle... tout comme les résultats des élections cantonales depuis le début de la IIIe République ou les résultats des matches de boxe. Il a fait trente-six métiers, pas toujours avouables d’ailleurs. Il a publié de la littérature sous le manteau, c’est-à-dire de la littérature érotique. Il a chanté dans les cours avec Malraux, ce qui est un épisode peu connu de la vie de Malraux.
—Il est pourtant entré dans l’Enfer de la Bibliothèque nationale et a eu une carrière d’érudit.
Oui, et les érudits le tenaient en très grande considération. Il a fait des journaux, tenu une loterie de sucre sur les boulevards... des choses incroyables! Et il a été envoyé à Alger, pour faire un journal de gauche, en1938. Comme il n’avait pas beaucoup d’argent, il a recruté des débutants... et l’un d’entre eux était Albert Camus. Pia découvre avec stupéfaction un jeune homme qui écrit sur l’absurde, et Camus découvre avec stupéfaction un homme qui est l’incarnation vivante de l’absurde. Cela a créé une très grande amitié. Pia s’est beaucoup donné de mal pour Camus. C’est lui qui, sous l’Occupation, a fait parvenir chez Gallimard,par des voies très compliquées, les premiers manuscrits: Caligula, Le Mythe de Sisyphe et L’Étranger. Puis Pia a embringué Camus dans la Résistance, dans le Combat clandestin, et ils ont préparé le Combat qui parut au grand jour à la Libération. Leur amitié n’a d’ailleurs pas survécu à Combat»
—On vient souvent vous voir à propos de Camus. Cela ne finit-il pas par vous agacer ?
Camus n’a pas beaucoup voyagé, mais moi, il m’a fait faire le tour du monde. Partout où je vais, on me demande de parler de lui. Et tous les gens qui viennent visiter Gallimard demandent avant toute chose de visiter le bureau de Camus. Or, ce bureau n’existe plus.Effectivement, c’est un peu lourd. Mais je lui dois ça. Je me souviens d’un jour où je suis arrivé en retard à France Soir. Le secrétaire me demande où j’étais, m’explique qu’on me cherchait partout. Ils me cherchaient parce qu’ils voulaient l’adresse de Pia. Je demande pourquoi. «Tu ne sais pas? Camus est mort.» J’ai eu l’étrange réflexe d’aller à l’atelier avec les typographes – parce qu’il était très bien avec eux. Et nous sommes restés ensemble un moment. Ils m’ont dit: «Si tu écris sur lui, dis que nous étions ces copains.»La camaraderie comptait beaucoup pour lui. Il aimait le football, le théâtre, le journalisme... toutes les choses collectives et spectaculaires. Au football – qu’il a arrêté très vite puisqu’il était atteint de tuberculose–, il était gardien de but. Il y a là un côté théâtral: il était dans une cage comme sur une scène de théâtre. Ce lieu est l’endroit le plus spectaculaire d’un terrain de football.
—Vous racontez que pour le discours du prix Nobel, il vous a réservé une drôle d’«avant-première»...
Il ne faut pas oublier qu’à l’époque, sa réputation était au plus bas. Il était méprisé par l’Université, fâché avec le groupe de Sartre, Les Temps modernes, les surréalistes... même Pia avait écrit un article vachard sur La Chute. Et le prix Nobel ajoutait à cela. On disait que le Nobel couronne une œuvre terminée, bienpensante, etc. Chez une amie de la Résistance, Jacqueline Bernard, qui avait été le pivot du Combat clandestin et qui continuait à aimer Camus – et aussi Pia, ce qui la déchirait –, nous avons bu un verre quelques jours avant la remise du Nobel. Camus nous a dit: «Voilà ce que je vais dire à Stockholm.» Et il s’est mis à paraphraser L’Ecclésiaste !
—Un jour, à la Sorbonne, vous vous êtes retrouvé en terrain de réconciliation entre les lecteurs de Camus et ceux de Sartre.
C’était une nouvelle génération, qui a organisé un colloque de réconciliation entre sartriens et camusiens. J’en étais le doyen. Ils ne comprenaient pas: j’étais à Combat et j’écrivais dans Les Temps modernes...! Je leur ai notamment expliqué qu’au début des Temps modernes, il y avait des gens qui étaient à l’opposé de Sartre... avant que cela ne se restreigne au petit noyau des amis de Sartre...
—Et comment avez-vous perçu Malraux ?
Je n’avais pas de bonnes relations avec lui.Quand il a été ministre pour la première fois, c’est moi qui ai fait le compte-rendu de sa première conférence de presse. Cela ne lui a pas plu. Alors il a décroché son téléphone et a appelé son ami Pascal Pia. C’était le bon côté de Pia et Camus, qui soutenaient leurs rédacteurs: Pia l’a envoyé promener.»

Page 79 «La Peste, livre qui lui aussi génère un mythe, est en même temps un roman sur la séparation, parce que Camus l'a écrit en partie alors que la guerre l'avait isolé, coupé de l'Algérie, de sa femme, de ses proches.»
94 «Je ne vois qu'un exemple de roman contemporain où les femmes sont absentes. C'est La Peste, de Camus. Mais c'est parce que La Peste est, entre autres, le roman de la séparation. Camus voulait même que la séparation soit le thème principal. Parce que la séparation lui semble une des caractéristiques de cette guerre qu'il est en train de peindre, de façon allégorique. Dans ses Carnets. il note que la littérature des années 40 use et abuse du mythe d'Eurydice. Il en trouve l'explication : «C'est que jamais tant d'amants n'ont été séparés.»
Dans le roman, le docteur Rieux dont la femme meurt au loin, le journaliste Rambert bloqué dans la ville, loin de la femme qu'il aime, et le malheureux Grand abandonné depuis longtemps par sa femme, sont des hommes seuls, accompagnés seulement par le fantôme d'un amour mis pour l'instant à l'écart. Mais parler de la séparation, ce n'est qu'une autre façon de dire l'amour.»
131-132 «Dans ses notes pour Le Premier Homme, Camus écrivait : «Le livre doit être inachevé.»
Sa fin prématurée, dans un accident d'auto, a donné à cette note un sens tragique. En fait, Camus voulait dire qu'il imaginait un monument, une sorte de Guerre et Paix embrassant une vie d'homme et l'histoire d'un siècle, avec ses convulsions, ses guerres, une épopée qui resterait ouverte. Il n'a eu le temps d'en écrire que le début, pas même, le brouillon du début. Et ces pages ont été lues comme une émouvante histoire d'enfance, qui a touché les lecteurs mieux peut-être que ses œuvres plus écrites, plus construites, plus volontaires. Mais il y a un fait encore plus paradoxal, et qui pose la question de ce que l'on doit considérer comme la dernière œuvre. Alors que Camus écrit La Chute, livre désespéré, à la fois règlement de comptes avec les intellectuels parisiens et autoaccusation, il commence à prendre des notes pour Le Premier Homme, ouvrage qui, au contraire, aurait professé l'amour et la confiance dans les hommes. Que se passait-il au plus profond de lui ? Est-ce que ces deux écrits prenaient tour à tour la première place ? On peut penser plutôt que Le Premier Homme était l'œuvre de longue haleine qui l'occupait depuis des années, et que La Chute n'est qu'une parenthèse, un accès d'humeur. La contradiction n'est peut-être qu'apparente. Clamence, qui soliloque dans la Chute, est coupable. Mais Cormery, dans Le Premier Homme, qui a tourné le dos à son pays, aux siens, à ses racines, est devenu à ses propres yeux un monstre... Dans les deux cas, il y a une vision pessimiste. Et, dans les deux, le thème de l'exil, qui a toujours hanté Camus. Toute sa vie, il éprouve ce sentiment d'exil.
Peut-être que Camus l'exilé, au moment où il écrit le soliloque amer de Clamence, trouve-t-il quelque douceur dans un autre rôle d'exilé : celui qui se souvient de son enfance, dans le pays qu'il a perdu. Ainsi La Chute et Le Premier Homme seraient les deux faces du sentiment d'exil.»
144 «... je me suis retrouvé à Combat. Il n'y avait rien de mieux pour éveiller une vocation. A Combat, tout le monde avait écrit, écrivait, allait écrire un livre. Ce quotidien était presque une succursale de la N.R.F. Le rédacteur en chef en était Albert Camus. Mais, encore plus symboliquement, le directeur était Pascal Pia, c'est-à-dire un écrivain d'un type supérieur, puisque au talent, au génie peut-être, il ajoutait cette qualité suprême : le refus de publier et le choix du silence.»

Pascal Pia https://www.fayard.fr/correspondance-1939-1947-978...

Tiré du site de l'éditeur : «A la fin de l'été 1938, Pascal Pia, chef des informations à Ce Soir, le quotidien que dirigeait Louis Aragon, arrive à Alger. Une partie de la gauche non communiste algéroise lui a demandé de créer un quotidien. Ce sera Alger républicain.
Intime d'André Malraux et d'Henri Calet, proche de Jean Paulhan, lié à Pierre Mac Orlan et Roger Martin du Gard, Pia est un homme de l'ombre que le Paris littéraire des années 30 respecte.
Le nom même d'Albert Camus lui est inconnu. A ses yeux, c'est un jeune homme qui cherche du travail dans la presse. D'ailleurs, il l'embauche comme rédacteur au sein de sa modeste équipe. Ensemble, ils font Alger Républicain, et ainsi naît une amitié profonde qui ne fera que se renforcer au fil des mois. Une amitié faite d'attention réciproque, de projets et de fermeté face à la censure qu'impose dès 1939, le gouvernement général d'Algérie. Une amitié qui traverse la guerre sans faiblir.
Pascal Pia est l'homme qui fait publier, en pleine guerre, L’Étranger et Le Mythe de Sisyphe, l'homme qui fait entrer Camus dans la Résistance et lui offre de co-diriger, dès la libération de Paris, l'un des quotidiens les plus marquants de la fin des années 40, Combat.
Les deux hommes ont échangé avec passion. L'un construisait son œuvre et se faisait connaître bien au delà de la rive-gauche ; l'autre ne pensait qu'à se cacher et n'en demeurait pas moins, par son immense culture et son exigence, un personnage incontournable de la vie intellectuelle.
Leur rupture en 1947 fut un événement. Elle fut également définitive.»

C'est aussi : avant d'éditer quel est l'imprimeur qui a du papier ; les complications administratives entre les deux zones ; quelles sont les ministres et autres personnes influentes pour qu'un livre soit accepté par Vichy.
Peut-être que dans les courriers transparait la démarche de Pascal Pia pour inciter Abert Camus à participer à la résistance ou autres messages masqués ? Si vous avez trouvé indiquez le moi.

Jules Roy
Mémoires barbares https://www.albin-michel.fr/ouvrages/memoires-barbares-9782226035318
et plus bas La vallée heureuse


4ème de couverture : «Je suis né en même temps que l'aéroplane dans la plaine de la Mitidja, au sud d'Alger. J'ai passé mes premières années avec ma mère, ma grand-mère, mon oncle Jules et un vieil ouvrier agricole indigène qui s'appelait Meftah. On s'éclairait à la bougie, le pétrole et la lampe Pigeon étaient un luxe, nous allions à Boufarik dans un break à deux chevaux, les premières autos commençaient à rouler en soulevant un nuage de poussière, il y avait des fusils partout, le soir je m'endormais dans le hululement des chacals et la voix qui appelait les Arabes à la prière. J'ai appris à lire et à écrire dans Le Chasseur français. Au lycée d'Alger, je fus un cancre, on m'expédia au séminaire : notre professeur de grec sondait l'éther avec un poste à galène et notre professeur de littérature entrait en transe en lisant Lamartine.
Ma vocation, je la trouvai dans l'armée. Je devins officier. Mes inspirateurs furent un merveilleux mandarin omniscient à demi loufoque, Montherlant et deux poètes alors à Tunis, Jean Amrouche et Armand Guibert. Quand la Deuxième Guerre mondiale éclata, j'étais dans l'aviation, le désastre nous chassa jusqu'à Alger et le drame de Mers el-Kébir nous rangea du café de Pétain. Antijuif et antiarabe, je fus un homme de droite jusqu'à l'arrivée des Alliés en 1942. La confusion qui régnait fut mon salut : j'allai où je devais. Mon premier livre, La Vallée heureuse, raconte comment les bombardiers lourds de la RAF écrasèrent l'Allemagne. A mon retour en France en 1945, Camus m'ouvrit les yeux sur le monde, puis je marchai seul. Après ce que je vis en Indochine, je quittai l'armée. Après ce que je vis en Algérie, je devins un subversif.
Je le suis toujours.»

Cette autobiographie est l'histoire d'un gars de cœur trop respectueux des serments et des ordres.

Quelques pages autour d'Albert Camus :
Page 190 «...à la pensée de mes camarades morts pendant les semaines de la débâcle, coula de mon cœur une prière, puis d'autres, Guibert et Amrouche les aimèrent et les publièrent dans La Tunisie française littéraire. Edmond Charlot les édite à Alger sous le titre de trois prières pour des pilotes. Dès lors, on commença à m'appeler, non sans ironie, «le poète », « le sultan ». Depuis la guerre, les cadences jaillissaient chez moi au rythme des battements du sang. Quelque chose était cassé, beaucoup de conventions tombaient. Avec Max-Pol Fouchet qui dirigeait la revue Fontaine, Henry Hell, Jean Roire, Roblès, et des peintres, René-jean Clot et Sauveur Galliéro, nous parlions du jeune prodige Albert Camus de qui L'Envers et l'Endroit et Noces avait paru chez Charlot à tirage limité. Sa légende était déjà établie. Il vivait alors à Oran et devait aller en France car il était malade. De la poitrine, disait-on, à moins que ce ne fût de la vie, de l'écriture, de la condition humaine. Quand on empruntait la rue de Lyon, à Belcourt, on se montrait la maison où il avait vécu avec sa mère. Les Clauze, les anciens amis de mes parents, habitaient non loin, plus près de la mer. On ne parlait pas de Camus sans un certain frémissement. On disait qu'il était né en 1914 à Mondovi, près de Bône, département de Constantine, et que son père était mort à la guerre.
J'achetai L'Étranger à Sétif, fin juillet 1942, dans une librairie à côté de l'hôtel de France, sous les arcades, et rentrai chez moi. A la première page je lus : « Aujourd'hui maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas.... .» J'allai jusqu'au bout sans respirer, hors de tout, secoué, haletant et décontenancé. C'était la célébration de l'absurde dans quelle langue, avec quelle force ! Camus ne faisait aucune allusion à la guerre, son paysage était celui de L'Envers et l'Endroit, les odeurs, le
balcon étroit sur la rue de Belcourt, les ficus en bas, les trams qui grondaient, le vieux qui battait son chien, ne pouvait pas se passer de lui et pleurait quand le chien le quittait. L'amour se présentait au narrateur sous les traits d'une fille superbe, douce, qui l'aimait et avec qui il faisait l'amour ; elle avait un visage de fleur, ils se roulaient dans les vagues, enlacés, et, le jour d'après, il tuait un Arabe. Aujourd'hui, on ne peut pas penser qu'un écrivain né en Algérie, et qui consacrera une large partie de sa vie à conférer une dignité aux Arabes, termine cette première rencontre par le meurtre de l'un d'eux. Et cependant, le premier soir où son héros était en prison, les Arabes ne le regardaient pas de travers et lui disaient même comment arranger la natte pour se coucher. Il y avait dans ce livre quelque chose d'atroce. L'indifférence d'un monde désert et hostile, où l'on pouvait vivre ou tuer, parler ou se taire par fatalité. Ce qui me bouleversait surtout, c'était d'entendre une voix nouvelle, détachée, neutre, effrayante en cela qu'elle disait les choses terribles comme si elle parlait de riens, une voix de confidence en demi-teinte et en toutes petites phrases hachées. A l'époque, le monde était en guerre, personne ne pouvait s'indigner d'un meurtre presque gratuit. On disait qu'un de ses amis d'Oran avait servi de modèle à Camus. Le livre me parut un chef-d’œuvre, mais je ne pensais pas qu'un récit aussi simple, à propos d'événements qui ne concernaient en rien ceux que nous traversions, atteindrait la gloire universelle. Cependant, il était clair que Camus devenait un maître.»
200 Pour Amrouche « Un seul écrivain lui échappait : Camus, en France pour raison de santé. A ses yeux, l'Étranger était un livre considérable qu'il ne savait encore où placer car on n'avait jamais vu un Européen d'Algérie condamné à mort pour meurtre d'un Arabe. Comme on savait que Camus avait combattu pour l'indépendance de l'Algérie quelques années auparavant au sein du parti communiste, on hésitait à plaquer une signification politique sur ce texte, l'Envers et l'Endroit n'en avait pas, Noces était un cri de bonheur, un hymne païen au soleil et à la mer, l'Étranger allait plus loin, mais le livre n'avait eu encore qu'une diffusion limitée. François Bonjean qui était un peu notre père à tous, et Henry Bosco que nous rencontrâmes à Rabat ne l'avaient pas lu, et comme l'adjudant du service de santé Jean Denoël n'avait pu se rendre libre, ce soir-là, nous ne sûmes pas ce qu'il en pensait. Amrouche ressemblait de plus en plus à la première image que l'avais eue de lui quatre ans plutôt, aux Deux-Magots, quand nous étions partis à la recherche de Montherlant : d'un inspiré, d'un demi-dieu. Ses origines étaient encore plus humbles que celles de Camus. Camus était le fils d'un commis de ferme et d'une Espagnole illettrée. Amrouche, le fils de Belkacem Amrouche, un des protégés des Pères blancs du cardinal Lavigerie, et d'une mère mythique, Fadhma Aït Mansour, aux chants profondément populaires, presque primitifs, des profondeurs de la Kabylie. A chacun de mes déplacements par avion entre Alger et rétif, je survolais lghil Ali, son village natal, un nid d'aigle dans les cimes neigeuses de Djurdjura. De là, comme au commandement d'un ange, il était parti pour le collège, l'école normale d'instituteurs à Sousse, puis pour l'école normale supérieure de Saint-Cloud, avant de revenir à Tunis. Lui et sa sœur Marguerite Taos ressusciteront le sacré.»
290 à 292 «Entre Camus et moi, ce fut encore un coup de foudre. Du moins de mon côté. Lui, c'était plutôt pour les femmes. Les hommes, il lui arrivait de les admirer, Sartre, Malraux, Merleau-Ponty, Guilloux, d'autres. Pas au point de s'attacher à eux exagérément, il s'aimait trop lui-même. Nous rencontrâmes-nous au Flore ou aux Deux-Magots ? Et ne pleuvait-il pas ce jour-là, puisqu'il avait son imperméable à la Humphrey Bogard ? L'aura dont il était entouré fit que je le plaçai d'emblée au-dessus d'Amrouche. Je n'étais pas seul avec lui, toute la bande à Charlot était là, Roblès aussi, peut-être Fréminville que nous appelions tous Frémin, qui deviendra Claude Terrien d'Europe n°1. Pour le moment, il travaillait à l'hebdomadaire socialiste que personne ne lisait. Il n'y avait que Max-Pol Fouchet et le clan de Fontaine qui menaient train à part, par méfiance d'Amrouche et de l'Arcbe.
Ce qui, chez Camus, emballait tout de suite, c'était sa camaraderie, sa générosité. Avec sa tête d'hidalgo, il rayonnait. Un enfant de Belcourt parlait à d'autres enfants de Bab el-Oued ou de Mustapha, des Tagarins, d'Oran ou de Kabylie, tous au-dessus de' ceux qu'on appelait les francaouis qui tenaient le haut du pavé depuis trop longtemps chez eux et allaient devoir céder la place. Pour lui, il avait sa troupe de fans à Combat et chez Gallimard, il était invité partout, on se l'arrachait, il brillait comme un astre.
Je le trouvai beau. Ses yeux pochés sous son grand front ajoutaient à son charme, il ce côté las, désabusé, dont les femmes raffolaient. Élancé, taille mince, il affectait de s'habiller comme quelqu'un qui n'avait que peu de loisir à accorder à l'élégance, et puis il était de santé fragile, son teint le laissait deviner. Ce qu'il disait était plein de naturel, de simplicité, de droiture, il s'exprimait avec tant d'art et d'élévation, il me sembla si accompli dans l'ordre physique et moral que l'eus comme la révélation mystique qu'il était, j'exagère à peine, le prophète annoncé par les Écritures, pourquoi pas ? le messie.
A peu de chose près, nous, les nouveaux débarqués de la bande à Charlot, pensions de même. Il était le meilleur, le plus fort, le chef, le maître, le gourou, avec ce merveilleux sentiment d'égalité qu'il nous prodiguait : nous étions. frères, pas comme dans les familles où on se jalouse, et où, parfois, on n'est pas du même père. Nous avions la même mère, l'Algérie. Nous venions nous jeter dans les bras de la France que nous avions contribué à sauver, nous allions ajouter à sa gloire. Pour lui, c'était déjà fait ou presque. Pour nous, à faire. Le seul à ne douter de rien était Amrouche.
Nous allâmes tous ensemble déjeuner dans un de ces bouts-bouis qui fleurissaient rue des Canettes, ou peut-être déjà à un couscous de la rue Saint-André-des-Arts ou de la rue Saint-Séverin. Camus riait ou s'indignait, rien ne nous séparait, il comprenait tout et se montrait attentionné pour chacun de nous. Nous nous quittâmes avec les embrassades de là-bas. Saint-Germain-des-Pics était devenue la Terre sainte.
Cela, c'est ce que ma mémoire me dicte. Elle me pousse dans le dos. C'est toujours ainsi que le revois notre première rencontre au Flore ou aux Deux-Magots, un jour de pluie. C'est faux. A l'époque, Camus n'avait pas une seconde à lui. Il était toute la journée au marbre de Combat, puis, en passion des événements, il s'enfermait dix minutes pour écrire son éditorial comme il par]ait, comme il sentait, avec une rigueur où battait son cœur, ce qui n'était pas fréquent chez les intellectuels, et un peu de solennité, puis Paris l'emportait dans son tourbillon. Quand je revins de Grande-Bretagne, il venait de partir pour Alger embrasser sa mère qu'il avait quittée depuis quatre ans.»


La vallée heureuse https://www.albin-michel.fr/ouvrages/la-vallee-heureuse-9782226037466
4ème de couverture «La "Vallée heureuse"; c'est le nom que les équipages de la R.A.F. donnaient, durant la Seconde Guerre mondiale et par dérision, à cette vallée de la Ruhr qu'ils allaient pilonner. Jules Roy a immortalisé ces grands moments d'héroïsme et de doute dans cet admirable roman devenu un "classique" de la littérature contemporaine.»

Éditions Charlot de 1946 préfacée par Pierre Jean Rouvre
A cette époque il fallait coupée les feuilles. Les pages 190 et 191 n'avaient pas été séparées. Le montage n'étant pas parfait ces pages étaient en retrait et pouvait donc échappée au découpage systématique de l'ensemble des feuilles. Ce volume donc n'a pas été lu ou au moins un évènement à empêché de finir sa lecture. Les objets par leurs marques laissent des souvenirs cachés.

Introduction page 9 «La Royal Air Force nocturne avait une signification sublime et simple. Je ne craindrai[s] pas d'écrire que sa puissance était une puissance idéale de vérité. La vérité devaient donc, pour nous, passer pas ces machines. Les hommes de ces machines devaient l'incarner. Depuis, le monde a souffert de telles obscurités, que cette simple force de victoire ne lui est plus perceptible, - comme échappait, sans doute, à ces hommes chargés de la conduire.»

Du texte page 111 D'un sous-officiers anglais à des équipages français : «- Pendant mon tour d'opérations, avait-il continué, moi aussi j'ai eu le feu en l'air et j'ai été blessé. Mais enfin je suis revenu, et l'on m'a placé ici pour vous apprendre les circuits d'essence et d'huile des moteurs, et pour vous souhaiter bonne chance. Quand on estimera que je suis retapé, on essaiera peut-être de me faire repiquer au truc. Pas question. Quand je saurai pourquoi je me bats et pourquoi je dois mourir, j'accepterai peut-être. En tout cas, si l'on me dit que c'est pour défendre l'Europe, je rigolerai bien. Si c'est pour défendre l'imprimerie, c'est inutile. Si c'est pour défendre l'hôtel particulier de mon patron, je vous avouerai que je m'en fous, et si c'est pour défendre ce que je possède, je m'en fous aussi, parce que je ne possède rien.
-- Et l'Angleterre ? avait ricané le barbu.
-- L'Angleterre ? Elle ne s'est jamais inquiétée de savoir si j'étais bien payé ou pas. Quand j'ai réclamé, il y a quatre ans, une augmentation, l'Angleterre n'a pas invité mon patron à me l'accorder, et il l'a refusée. Je suis resté au journal parce qu'ailleurs c'était pire, et qu'à la longue j'aurais fini par gagner un peu plus. Mais quand il s'est agi de défendre le droit et la liberté, on s'est souvenu de moi pour m'envoyer au casse-pipe. On exagère. Les châteaux, la vaisselle dorée, les gazons et les fermes des lords, ça risque peut-être quelque chose. Pas moi. Seulement les lords ne sont pas dans la R.A.F. et ne vont pas bombarder Berlin.
-- Leurs fils y vont, avait répliqué le barbu..
-- Eh bien, c'est qu'ils ont quelque chose à défendre. Moi, je n'ai aucune raison de mourir pour eux. Vous voulez que je croie à ces histoires de patrimoine et de liberté, quand je sais qu'après la guerre, si on en sort, on n'aura pas de quoi se marier et pas de quoi aller deux fois par semaine au cinéma ? Vous, évidemment, vous avez d'autres raisons. Tant mieux pour vous, et bonne chance quand même.»